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Francis PONGE, LA BOUGIE
"Il y a des succès relatifs d'expression. La sagesse est
de se contenter de cela, de ne pas se rendre malade de nostalgie".
Le Parti Pris des choses -
Poésie/Gallimard
p.
182
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«La nuit parfois ravive une
plante singulière dont la
lueur décompose les chambres meublées en massifs
d'ombres.
Sa feuille d'or tient impassible au creux d'une colonnette
d'albâtre par un pédoncule très noir.
Les papillons miteux l'assaillent de préférence à la
lune trop haute, qui vaporise les bois. Mais brûlés aussitôt
ou vannés dans la bagarre, tous frémissent aux
bords d'une frénésie voisine de la stupeur.
Cependant la bougie, par le vacillement des clartés
sur le livre au brusque dégagement des fumées originales
encourage le lecteur, -- puis s'incline sur son
assiette et se noie dans son aliment. »
Le parti prix des choses
page 39 Gallimard
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Hibou: Avançons avec
respect: on hésite, devant cette "perfection relative de l'expression", à
analyser l'oeuvre: survivrait-elle à une décomposition?
C'est d'abord une métaphore (comparaison abrégée) filée, poursuivie au fil du texte,
au service non pas du "moi" de l'auteur mais de l'objet concret, de la bougie
qui a tous les droits: c'est comme une plante qui se distinguerait des autres plantes par
des caractères singuliers.
Oui-oui: Une analogie au
service de la description et non des sentiments; "Ne jamais essayer d'arranger
les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables." (La
Rage de l'expression Gallimard p.10)
Hibou: Bravo! maintenant
examine quels effets de la bougie sont suggérés.
Oui-oui: Le rêve par la
profondeur des "massifs"?
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Hibou: La bougie, par l'effet de sa lumière transforme la chambre en pays
qui lui ressemble: des massifs comme réunion de plantes qui apparaissent sous l'effet de
la vie (la flamme) qui se donne et se refuse dans la vibration du changement;
l'existence vient d'être affirmée, c'est maintenant le tour de l'essence,
ce
que l'objet est, même si Francis Ponge a de la peine à ne pas "reglisser" dans
l'existence.
Oui-oui: La métaphore
continue: une feuille jaune attachée par un pédoncule très noir: c'est comme si j'y
étais: je la vois cette flamme sur l'axe qui la supporte, le pédoncule. Sa chaleur a
creusé la cire proche d'elle.
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Hibou: Une autre
analogie, colonnette d'albâtre, rappelle la forme de la bougie, un fût, la tige d'une
colonne, et sa couleur: alba signifie blanc. Jaune, noir, blanc, voilà pour les couleurs, ce qui se voit.
Que te dit le troisième alinéa?
Oui-oui: Comme tout ce qui
vit
la flamme est attaquée, comme tout ce qui vit, elle se défend bien: saisissant, le
rapprochement: frénésie ou encore fureur des attaquants et leur stupeur, leur
engourdissement, comme un passage du mouvement au repos.
Hibou: "Cependant", n'empêche que la fin est
proche, malgré son triomphe sur les mites. Dernier effet de la bougie, elle
"encourage" le lecteur penché sur son livre.
Oui-oui: Drôle
d'encouragement! Elle l'éclaire moins, elle vacille!
Hibou: Quel navet blafard tu
fais! "vaciller" signifie risquer de tomber: elle l'encourage donc à terminer
au plus vite sa lecture, avant la chute! Apprécie les fumées comme un signal.
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Oui-oui: (après un silence)
Je crois
comprendre la fin, c'est la mort. Hibou:
Ponge
décrit l'agonie: elle "s'incline", à la fois au sens propre - se penche sur la
cire fondue - et au sens figuré, cesse de lutter, se soumet, se résigne. Toute fin est
un désastre que l'analogie finale
(alimentaire) marque bien.
Maintenant revenons au texte, admirons simplement
cette analogie bien conduite au service d'une description:
"Sisyphe heureux,
oui, non seulement parce qu'il dévisage sa destinée, mais parce que ses efforts
aboutissent à des résultats relatifs très importants"
Francis Ponge Le parti prix des choses (Poésie/Gallimard
p.184)
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