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Ontologie de la mort:  
Esquisses épistémologiques pour une thanatologie qui se voudrait scientifique.

- Introduction- p.1
- L'impensable de la mort - p.2
- L'épistémologie paradoxale de la thanatologie - p.3
- Les invariants anthropologiques de la mort - p.4
- Les postulations métaphysiques de la thanatologie - p.5
- Éthique et ontologie de la mort - p.6
- Quelle thanatologie aujourd'hui ? -p.7

Quelle thanatologie aujourd'hui ?

 Il y aurait encore un ultime point à soulever qui engagerait un long développement, évidemment impossible dans le cadre de cet article. Il s'agit de la réception de l'œuvre de Louis-Vincent Thomas dans les milieux socio-anthropologiques, thanatologiques et philosophiques. Après un long silence poli, y compris parmi ses plus proches sans doute préoccupés par le souci (heideggerien ?) de la quotidienneté (55), voici que des voix s'élèvent, parmi les plus prestigieuses, pour polémiquer contre l'anthropologie thanatologique de Louis-Vincent Thomas.
Après Michel Picard, Jacques Derrida a en effet consacré quelques pages d'un récent et par ailleurs admirable ouvrage à la critique de l=œuvre de Louis-Vincent Thomas qu'il associe à celle de Philippe Ariès. Après lui avoir reproché des inexactitudes dans ses citations de Heidegger, ainsi qu'un contre-sens massif sur sa compréhension du philosophe allemand, Jacques Derrida (56) rappelle en détail l'analyse existentiale de l'être pour la mort en tant que présupposition de toute compréhension possible, selon lui, de l'ontologie de la mort. Cette analyse heideggerienne serait le préalable théorique de toute anthropothanatologie comparative à la Thomas ou de toute histoire des formes du mourir à la Ariès qui mettraient en œuvre naïvement ou confusément des présupposés conceptuels plus ou moins clairs sur la vie et sur la mort. Jacques Derrida rappelle avec Heidegger que l'analyse existentiale de la mort peut et doit précéder d'une part toute métaphysique de la mort et d'autre part toute biologie, psychologie, théodicée ou théologie de la mort. Disant exactement le contraire de ce que lui fait dire Thomas, il met en œuvre une logique de la présupposition. Toutes les disciplines ainsi nommées, et par là même identifiées dans leurs frontières régionales, notamment la métaphysique et la biologie, sans parler de la démographie, présupposent nécessairement un sens de la mort, une pré-compréhension de ce qu'est la mort ou de ce que veut dire le mot mort. L'analytique existentiale a pour thème l'explicitation de cette pré-compréhension ontologique (57).
Fort bien, mais cette présupposition finement analysée avec ses apories possibles présuppose également que l'on accepte le cadre général de l'analyse heideggerienne de l'essence du Dasein.
Premier présupposé que Jacques Derrida apparemment n'interroge pas : pourquoi Heidegger aurait-il mieux saisi que d'autres l'essence de la mort en tant que possibilité de l'impossibilité? À mon sens les analyses dialectiques du temps par Vladimir Jankélévitch (58), dont certaines peuvent d'ailleurs rejoindre celles de Heidegger, sont d'une richesse, d'une finesse et d'une fluidité conceptuelles tout aussi heuristiques pour les études de la mort (à moins que Jacques Derrida ne les considère, elles aussi, comme simplement ontiques ?).
Deuxième présupposé : la frontière qu'il y aurait à tracer entre l'ontologie et les sciences ontiques (anthropologie, sociologie, histoire, démographie, etc.). La philosophie retrouve là sa vieille prétention totalitaire à être la seule à pouvoir dire l'Être dans son refus d'être contaminée par les savoirs régionaux ou transversaux des sciences de l'homme, de la vie et de la matière. On sait assez ce qu'il en a coûté de cette prétention exorbitante qui entend ériger une muraille de Chine entre la philosophie fondamentale (ontologique, existentiale, naguère théologique) et les sciences. Revenir à la fondamentalité d' une détermination ontologique du type d'être qu'est le Dasein ne devrait pas autoriser Jacques Derrida à postuler sans inventaire précis et circonstancié à partir de l'œuvre de Louis-Vincent Thomas qui ne se réduit pas à son Anthropologie de la mort (59) que l'anthro - pothanatologie et les historiens de la mort cèdent à une confusion entre la mort et une fin nivelée par la quotidienneté moyenne, médiocre et nivelante du Dasein. Cette confusion fait dire n'importe quoi [je souligne], elle pousse toutes ces problématiques bio- ou thanato-anthropo-théologiques vers l'arbitraire(60).
C'est au nom de cette présupposition heideggerienne qui prétend aller à la chose même que Jacques Derrida en vient à prendre position (est-ce un meurtre symbolique?) contre l'anthropologie historique (Ariès) et  l'anthropothanatologie comparatiste (Louis-Vincent Thomas) et leur savoir prétendument théorique et constatif. Il leur reproche de multiplier les évaluations culturelles et politiques. Tous deux déplorent et dénoncent ce qu'ils croient devoir constater, à savoir, si on peut dire, une sorte de disparition de la mort dans l'Occident moderne et dans les sociétés industrialisées. Ils déclarent même cette déploration et cette dénonciation, ils la mettent en avant, ils y reconnaissent une motivation déterminante de leurs recherches. La mort serait chez nous, en Occident, dans nos frontières, et de plus en plus, comme frappée d'interdit, dissimulée, expédiée, déniée [...]. Une affirmation aussi massive et imprudente se retrouve chez Thomas à qui elle inspire une nostalgie admirative pour le modèle d'une Afrique qu'il appelle Atraditionnelle. Celle-ci, selon lui, nous offre un exemple remarquable de résolution des problèmes de la mort, exemple qui existe probablement en d'autres populations non industrialisées, qui peut-être a existé dans le passé de l'Europe [Anthropologie de la mort, p. 531]. Car Thomas veut résoudre le problème de la mort, ni plus, ni moins [sic]. Comme Dali, il pensera sans doute jusqu'à la fin que ça va s'arranger. Conclusion de cet exercice polémique: L'analyse existentiale se tient bien en deçà de toutes ces niaiseries de prédication comparatiste (61). CQFD...
Il reste que c'est précisément cette dénonciation éthique et politique du rapport au mourir en Occident capitaliste chez Louis-Vincent Thomas qui est au cœur, non seulement de toute "politique de la mort", mais aussi de toute politique comme telle. Et là on pourrait en effet comparer les niaiseries des évaluations heideggeriennes sur la perte d'authenticité ainsi que l'indignité des attitudes politico-éthiques dans l'Europe sous le nazisme selon l'expression de Jacques Derrida (62) avec les courageuses prises de position de Louis-Vincent Thomas contre la guerre, la société thanatocrate, les institutions mortifères, la déshumanisation réifiante par le pouvoir médical (Sida, par exemple) et la déritualisation aliénante de la gestion capitaliste de la mort (63).

Louis-Vincent Thomas, comme Vladimir Jankélévitch, nous a appris que la pensée de la mort n'était pas la mort de la pensée ni la démission contemplative ou existentiale devant la barbarie de la mort, celle par exemple massivement répandue par le national-socialisme et ses séides.

Jean-Marie BROHM  - Professeur de Sociologie -Université Paul Valéry - Montpellier III - France

page offerte à "Prétentaine" par l'association Philagora.

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Notes

(55) Je ne peux m'empêcher de penser que Louis-Vincent Thomas dérangeait beaucoup de monde, à la fois comme analyseur transversal des disciplines universitaires constituées et comme révélateur des consensus tacites pour ne pas dire des alliances implicites  autour de la mort et de son déni. On pourrait même ajouter que ce numéro de Prétentaine est un bon analyseur de la situation faite aujourd'hui à Louis-Vincent Thomas: laissons les vivants enterrer une deuxième fois le défunt !
(56) Jacques Derrida, Apories, Paris, Galilée, 1996, pp. 55 et suivantes.
(57) Ibid., pp. 56 et 57.
(58) Cf. Vladimir Jankélévitch, L'Irréversible et la nostalgie, Paris, Flammarion, 1974. L'intérêt fondamental des lectures du temps par Vladimir Jankélévitch est de les mettre en rapport avec des réalités ont - phénomé - nologiques peut-être aussi essentielles que la mort: l'amour et la musique. Et l'on pourrait d'ailleurs entreprendre une ontologie fondamentale à partir de la musique comme ineffable/ indicible, telle qu'elle est suggérée par Vladimir Jankélévitch dans La Musique et l'ineffable (Paris, Seuil, 1983) ou La Musique et les heures (Paris, Seuil, 1988). Cela changerait du sempiternel ressassement ombrageux sur le Dasein et son être pour la fin.
(59) Louis-Vincent Thomas, Anthropologie de la mort, Paris, Payot, 1975.
(60) Jacques Derrida, op. cit., p. 114.
(61) Ibid., pp.106 et 107.
(62) Ibid., p. 109.
(63) Voir Louis-Vincent Thomas, Mort et pouvoir, op. cit.

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