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Il
y aurait encore un ultime point à soulever qui engagerait un long développement,
évidemment impossible dans le cadre de cet article. Il s'agit de la réception de
l'uvre de Louis-Vincent Thomas dans les milieux socio-anthropologiques,
thanatologiques et philosophiques. Après un long silence poli, y compris parmi ses plus
proches sans doute préoccupés par le souci (heideggerien ?) de la
quotidienneté (55), voici que des voix s'élèvent, parmi les plus
prestigieuses, pour polémiquer contre l'anthropologie thanatologique de Louis-Vincent
Thomas.
Après Michel Picard, Jacques Derrida a en effet consacré quelques pages d'un récent et
par ailleurs admirable ouvrage à la critique de l=uvre de Louis-Vincent Thomas
qu'il associe à celle de Philippe Ariès. Après lui avoir reproché des inexactitudes
dans ses citations de Heidegger, ainsi qu'un contre-sens massif sur sa compréhension du
philosophe allemand, Jacques Derrida (56) rappelle en détail
l'analyse existentiale de l'être pour la mort en tant que présupposition de toute
compréhension possible, selon lui, de l'ontologie de la mort. Cette analyse
heideggerienne serait le préalable théorique de toute anthropothanatologie comparative
à la Thomas ou de toute histoire des formes du mourir à la Ariès qui mettraient en
uvre naïvement ou confusément des présupposés conceptuels plus ou moins clairs
sur la vie et sur la mort. Jacques Derrida rappelle avec Heidegger que l'analyse
existentiale de la mort peut et doit précéder d'une part toute métaphysique de la mort
et d'autre part toute biologie, psychologie, théodicée ou théologie de la mort. Disant
exactement le contraire de ce que lui fait dire Thomas, il met en uvre une logique
de la présupposition. Toutes les disciplines ainsi nommées, et par là même
identifiées dans leurs frontières régionales, notamment la métaphysique et la
biologie, sans parler de la démographie, présupposent nécessairement un sens de la
mort, une pré-compréhension de ce qu'est la mort ou de ce que veut dire le mot mort.
L'analytique existentiale a pour thème l'explicitation de cette pré-compréhension
ontologique (57).
Fort bien, mais cette présupposition finement analysée avec ses apories possibles
présuppose également que l'on accepte le cadre général de l'analyse heideggerienne de
l'essence du Dasein.
Premier présupposé que Jacques Derrida apparemment n'interroge pas : pourquoi
Heidegger aurait-il mieux saisi que d'autres l'essence de la mort en tant que possibilité
de l'impossibilité? À mon sens les analyses dialectiques du temps par Vladimir
Jankélévitch (58), dont certaines peuvent d'ailleurs rejoindre
celles de Heidegger, sont d'une richesse, d'une finesse et d'une fluidité conceptuelles
tout aussi heuristiques pour les études de la mort (à moins que Jacques Derrida
ne les considère, elles aussi, comme simplement ontiques ?).
Deuxième présupposé : la frontière qu'il y aurait à tracer entre l'ontologie et
les sciences ontiques (anthropologie, sociologie, histoire, démographie, etc.).
La philosophie retrouve là sa vieille prétention totalitaire à être la seule à
pouvoir dire l'Être dans son refus d'être contaminée par les savoirs régionaux ou
transversaux des sciences de l'homme, de la vie et de la matière. On sait assez ce qu'il
en a coûté de cette prétention exorbitante qui entend ériger une muraille de Chine
entre la philosophie fondamentale (ontologique, existentiale, naguère théologique) et
les sciences. Revenir à la fondamentalité d' une détermination ontologique du type
d'être qu'est le Dasein ne devrait pas autoriser Jacques Derrida à postuler sans
inventaire précis et circonstancié à partir de l'uvre de Louis-Vincent
Thomas qui ne se réduit pas à son Anthropologie de la mort (59) que
l'anthro - pothanatologie et les historiens de la mort cèdent à une confusion entre la
mort et une fin nivelée par la quotidienneté moyenne, médiocre et nivelante du Dasein.
Cette confusion fait dire n'importe quoi [je souligne], elle pousse
toutes ces problématiques bio- ou thanato-anthropo-théologiques vers l'arbitraire(60).
C'est au nom de cette présupposition heideggerienne qui prétend aller à la chose
même que Jacques Derrida en vient à prendre position (est-ce un meurtre
symbolique?) contre l'anthropologie historique (Ariès) et l'anthropothanatologie comparatiste
(Louis-Vincent Thomas) et leur savoir
prétendument théorique et constatif. Il leur reproche de multiplier les évaluations
culturelles et politiques. Tous deux déplorent et dénoncent ce qu'ils
croient devoir constater, à savoir, si on peut dire, une sorte de disparition de la mort
dans l'Occident moderne et dans les sociétés industrialisées. Ils déclarent
même cette déploration et cette dénonciation, ils la mettent en avant, ils y
reconnaissent une motivation déterminante de leurs recherches. La mort serait chez nous,
en Occident, dans nos frontières, et de plus en plus, comme frappée d'interdit,
dissimulée, expédiée, déniée [...]. Une affirmation aussi massive
et imprudente se retrouve chez Thomas à qui elle inspire une nostalgie admirative pour le
modèle d'une Afrique qu'il appelle Atraditionnelle. Celle-ci, selon lui, nous offre un
exemple remarquable de résolution des problèmes de la mort, exemple qui existe
probablement en d'autres populations non industrialisées, qui peut-être a existé dans
le passé de l'Europe [Anthropologie de la mort, p. 531]. Car
Thomas veut résoudre le problème de la mort, ni plus, ni moins [sic].
Comme Dali, il pensera sans doute jusqu'à la fin que ça va s'arranger. Conclusion de cet
exercice polémique: L'analyse existentiale se tient bien en deçà de toutes ces
niaiseries de prédication comparatiste (61). CQFD...
Il reste que c'est précisément cette dénonciation éthique et politique du rapport au
mourir en Occident capitaliste chez Louis-Vincent Thomas qui est au cur, non
seulement de toute "politique de la mort", mais aussi de toute politique comme
telle. Et là on pourrait en effet comparer les niaiseries des évaluations
heideggeriennes sur la perte d'authenticité ainsi que l'indignité des attitudes
politico-éthiques dans l'Europe sous le nazisme selon l'expression de Jacques
Derrida (62) avec les courageuses prises de position de Louis-Vincent
Thomas contre la guerre, la société thanatocrate, les institutions mortifères, la
déshumanisation réifiante par le pouvoir médical (Sida, par exemple) et
la déritualisation aliénante de la gestion capitaliste de la mort (63).
Louis-Vincent Thomas, comme Vladimir Jankélévitch,
nous a appris que la pensée de la mort n'était pas la mort de la pensée ni la
démission contemplative ou existentiale devant la barbarie de la mort, celle par exemple
massivement répandue par le national-socialisme et ses séides.
Jean-Marie
BROHM - Professeur de
Sociologie
-Université Paul Valéry - Montpellier III
- France
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