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Paul
Claudel
-
L'échange -
par Joseph
Llapasset
Toutes
nos références renvoient à : Paul Claudel, L'échange, Folio n° 911 , Édition
2001.
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Ce
que Marthe dit de Louis, ce qu'elle lui dit. (Acte I. scène
1 jusqu'à la page 32)
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| 1 - |
"Est-ce que nous partons demain, comme tu
l'avais dit ... comme tu l'avais dit ... tu disais que nous
irions là-bas, et nous aurions une maison à nous ..." |
Pages 13 et 14 |
| 2 - |
"Tu as toujours des histoires à
raconter." |
Page 15 |
| 3 - |
"Et c'est alors que tu as traversé l'Océan
blanc afin que tu viennes me prendre où j'étais." |
Page 16 |
| 4 - |
"M'aimes-tu, Laine? ... Il n'y a pas de
femmes! ... Peut-être que tu vas vers d'autres femmes ... Où
vont tes yeux, tes mains y vont bientôt." |
Pages 19 et 20 |
| 5 - |
Tu m'as remmenée avec toi,
je ferai ce que tu voudras." |
Pages 15, 21, 24 |
| 6 - |
"Je te connais du moins d'une manière où tu
ne peux tromper, comme un mouton qu'on pèse , l'ayant acheté
... Tu n'as pas souci de moi."
Et ainsi il faut que je t'aime toute seule?" |
Pages 25 et 29 |
| 7 - |
"Donne-moi ma part." |
P. 26 |
| 8 - |
"Elle (= ta vie) ne t'a pas été donnée
pour rien." |
Page 27 |
| 9 - |
"Je suis ici pour te la redemander ... (la
vie) ....Jure le!" |
Pages 30 et 31 |
1
- Si Louis s'est proclamé, dans une apparente simplicité, comme
prétention à se suffire de son corps et du présent, indomptable par
le sang qui le traverse, confondant liberté et nomadisme, expansion
vers des horizons toujours nouveaux, en bref comme un être de fuite qui
ne peut se fuir, qui ne veut pas se fuir, Marthe le rappelle à la
réalité de lui même, au Sujet, à ses engagements, à ce qu'il a dit
comme à autant de chaînes dont il s'est revêtu, aux chaînes du
contrat.
C'est que dans un mariage (que Claudel affirme toujours être
indissoluble) un échange s'est accompli, garanti par un contrat dans
lequel chacun a quitté sa singularité pour accéder à
l'universalité, comme autonomie, fidélité à la loi qu'il s'est
prescrite: chacun a échangé sa liberté naturelle de vagabonder selon
les désirs et l'imagination pour une liberté morale: chacun a donné
et a reçu. Mais la conduite de Louis est infidèle et Marthe lui
réclame son dû, pour elle et pour cet enfant qu'elle porte et qui se
prépare à aborder aux rivages de lumière.
2
- Parce que l'échange du mariage, les paroles échangées promettant le
don de soi à l'autre, tissent toujours une histoire ou tout au moins
l'esquisse et l'anticipe en donnant un sens, une orientation née du
consentement, Marthe lui rappelle ce qu'il a dit et ce qu'il a fait:
-
Ce
qu'il a dit: en choisissant Marthe parmi toutes les femmes il
s'est choisi, il s'est constitué une vie humaine dans une relation:
dire et faire ce qu'il a dit n'est alors qu'une conséquence de la
fidélité promise une fois pour toute: en ce sens il n'y a plus
pour lui qu'une femme (page 27) et le premier amour doit
être le dernier. D'où la question scandée par la répétition comme
tu l'avais dit (page 13); le
"dire" étant explicité comme engagement, dès la page
14: aller là-bas, dans un nomadisme ultime, pour s'y fixer et
fonder une famille et "avoir": avoir exige qu'ils
travaillent, gagnent de l'argent et l'échangent contre un toit. Le
temps de la prodigalité assurée par la dot est fini car il ne
reste plus rien de l'argent emporté par Marthe. Même un indien
dans la ville doit alors travailler pour échanger. Louis Laine
comprend il que "une maison à nous" c'est aussi bien le
nid qu'exige l'enfant à venir? Et cet avenir doit l'arracher à la
jouissance pure et simple de l'instant. Le "nous" est
exigé pour l'épanouissement de l'enfant.
S'adressant à l'individu, Marthe lui rappelle que dans la
déclaration d'amour il s'est présenté comme Sujet, capable
d'aimer, et elle l'engage à donner la "part de la femme".
-
Ce
qu'il a fait: il est venu "la prendre" (page 16) et
l'a amenée avec lui, ce qui fait d'elle sa femme et son unique
femme: il n'y a pas d'autre femme pour lui. Ce qui donne à Marthe
le droit de réclamer en échange du don d'elle même qu'elle fait
jusque dans ses plus humbles tâches quotidiennes, la part qui lui
revient dans l'échange, la part de la tendresse, de la fidélité
et de la sincérité. (page 19). Le tout est résumé à la
perfection, page 25, qu'il ait souci d'elle. La voilà
prête à travailler pour l'œuvre commune déjà commencée dans l'œuvre
de chair: "Je ferai ce que tu voudras",
répète-t-elle" (page 15 et 24)
3
- Louis découvre donc par ce que lui dit Marthe une vocation à
s'enraciner, puisque sans racines rien ne grandit et ne pousse
vers la lumière. Ce que Marthe lui réclame n'est rien d'autre que
l'accomplissement, de l'homme qu'il porte en lui, par une oeuvre.
Marthe se présente à lui comme la planche du salut: comment
remonterait-il la pente qui l'aliène au présent et à la chair,
comment échapperait-il à l'illusion de la liberté qui n'est que le
dérèglement des sens de l'imagination, sans la femme? Comment sauver
Rimbaud sans une conversion?
Et à Louis qui se cramponne à lui même, qui refuse de donner ce qu'il
croit posséder, qui refuse de se perdre pour se gagner, elle montre
qu'en réalité, il s'accroche à une tuile de toit descellée, à ce
qui n'est pas à lui parce qu'il n'a rien donné en échange à une vie
qu'il a reçue pour la donner: voilà pourquoi Marthe rétorque
définitivement: "Elle (= la vie) ne t'a pas été donnée pour
rien (page 27). Comprendre la suite: mais pour que tu participes à
l'enfantement d'une autre vie dans la génération créatrice de
l'amour.
A Louis qui se croit immortel dans une expansion toujours renouvelée,
elle signifie que tout horizon humain est borné par la mort comme
lassitude finale et arrêt du divertissement: viendra le temps où il
désirera désirer et ou il s'assoira dans la mort (page 29).
4
- Douce, patiente, fidèle, à l'écoute, exigeante envers elle comme
envers Louis, humble servante du seigneur, mais aussi amère que la
vérité, autant de qualités pour Marthe qui , dans un jeu de miroirs ,
renvoie Louis à lui même. "Je te connais du moins d'une manière
où tu ne peux tromper." (page 25), ce qui lui permet de poser la
question essentielle le fond du problème, (The heart of the matter):
"M'aimes-tu Laine?": oubliant le prénom, elle en
appelle à l'homme.
-
Si Louis Laine nous a présenté un endroit, ce qu'il croit
être, où le désir a la folle prétention de se suffire, alors qu'il
se noie dans le besoin de soi, tout en empruntant des semelles de vent,
l'échange verbal avec Marthe, révèle un envers, une exigence
qu'il ne pourra fuir que dans la mort.
Au début de la pièce Louis porte une dette, d'un point de vue
bancaire, il est dans le rouge. Comment va-t-il finir par se
débarrasser de sa dette? Comment comprendre qu'à la fin de la pièce
Marthe et thomas seront dans le rouge, ils auront pris sur leur
dos une dette envers Louis!
©
Joseph
Llapasset
Ce
que Marthe dit d'elle. (1)
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