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La Fontaine: "Le Rat qui s'est
retiré du
Monde"
Un gros malin!
*Après le drame "Les Animaux Malades
de la Peste" cette fable qui est une satire sur le mode plaisant nous délassera. On
peut y voir 2 grands mouvements:
- Vers 1 à 12: L'édifiante retraite du rat, et le profit
qu'il en tire.
- Vers 13 à 31: La requête des frères en difficulté,
et sa réponse.
La conclusion vers 32 à 35, sous forme de question, qui donne avec humour le jugement de
La Fontaine.
* Lisons la fable dans son ensemble, puis
voyons-en le détail:
V.1 "Les
Levantins en leur légende..."
Le fabuliste place le récit hors du
Royaume, sage précaution contre un Monarque à la dévotion sourcilleuse.
L'Orient,
berceau de la vie contemplative, ne représentait peut-être pas grand-chose pour la
plupart des contemporains de La Fontaine, mais lui qui avait passé un an et demi au
couvent de l'Oratoire, connaissant bien les pères se Syrie et d'Egypte. Au cours des
repas monacaux pris en silence, il avait pu entendre leur "légende", la vie par
exemple de Siméon le Stylite ou d'Antoine de la Thébaïde. Et il s'amuse en associant
ici les plus illustres ermites de la Chrétienté à l'histoire de son rat.
V.2 "Un certain rat, las des soins d'ici-bas,
dans un fromage de Hollande
Se retire loin du tracas.
La solitude était profonde,
s'étendant partout à la ronde".
Les motivations de l'animal ne sont pas d'ordre spirituel. Il veut être seul: "se
retire ... solitude ... profonde", pour avoir la paix: "Las des soins (=des
soucis) d'ici-bas... loin du tracas". Comme par hasard, il choisit l'aliment
préféré de ses congénères pour s'y installer. "A la ronde" fait
rire à cause de la forme du fromage. La précision "de Hollande", pays
fort éloigné de l'Orient où nous voici, ajoute un détail incongru. On peut y voir
aussi une impertinence: la guerre de Hollande qui vient de s'achever n'a pas été un
"fromage" de tout repos!
V.7"Notre ermite nouveau subsistait là dedans.
Il fit tant de pieds et de dents,
Qu'en peu de jours il eut au fond de l'ermitage
Le vivre et le couvert: que faut-il davantage?
Il devint gros et gras: Dieu prodigue ses biens
à ceux qui font voeux d'être siens".
Nous avons la parodie d'une vie de saint consacrée à Dieu, "ceux
qui font le voeu d'être sien", avec des mots édifiants: "subsistait"
et "que faut-il davantage" suggèrent une humble vie de
privations.
"Il fit tant" rappelle les efforts des grands fondateurs, défricheurs,
bâtisseurs. "En peu de jours ... ses biens" annonce des grâces
miraculeuses, mais les faveurs accordées à notre ermite ne sont pas d'ordre spirituel,
ni apostolique: "Le vivre et le couvert..." qui récompensent ses
peines ne sonnent pas de façon très ascétique, pas plus que son embonpoint: "gros
et gras...". Lui-même en s'activant "de pieds et de dents..."
montre plus de voracité que de zèle religieux. Nous avons devant nous un mauvais moine,
égoïste, hypocrite et glouton. |
Sa bienheureuse tranquillité va
être menacée par des quémandeurs qui mettront à l'épreuve ses sentiments charitables.
V.13 "Un
jour, au dévot personnage
Des députés du peuple rat
S'en vinrent demander quelque aumône
légère".
Sa réputation est établie "dévot...", la délégation
a toute chance d'être bien accueillie, d'autant plus qu'il s'agit de ses frères du "peuple
rat" et que la requête se montre discrète, avec l'indéfini "quelque"
et limitée, à une "aumône légère".
Voici l'exposé de la situation:
V.14 "Ils allaient en terre étrangère
Chercher quelque secours contre le peuple
chat;
Ratopolis était bloquée.
On les avaient contraints de partir sans
argent
Attendu l'état indigent
De la république attaquée".
La timidité des pauvres mendiants, apparue avec "quelque
aumône" dès le vers 15, est telle qu'ils n'osent pas s'adresser directement à
l'ermite, et que tout leur discours s'exprimera au style indirect libre. Les suites
irrégulières d'octosyllabes et d'alexandrins, donnent l'impression de plusieurs
personnes qui se relaient pour accumuler les informations pitoyables: la "terre
étrangère" c'est l'exil, "le peuple chat", c'est la menace
du plus terrible des ennemis, le siège de la capitale, c'est la catastrophe, et
l'indéfini "quelque secours" montre qu'ils n'ont pas gardé grand
espoir de succès.
Ils poursuivent un plaidoyer coupé de silences embarrassés et suppliants devant un
interlocuteur qui les laisse parler sans un mot d'encouragement. Ils disent leur
détresse: "on les avait contraints de partir", leur dénuement: "sans
argent", "état indigent", et l'urgence de leur cause; "république
attaquée".
V.22 "Ils demandaient fort peu, certains que le secours
Serait prêt dans quatre ou
cinq jours".
Le saint homme restant obstinément muet, ils minimisent les besoins: "fort
peu", ils feignent une assurance: "certains" qui
n'apparaissait nullement tout à l'heure, ils iraient presque jusqu'à promettre un
remboursement!
V.24 "Mes amis, dit le solitaire,
Les choses d'ici-bas ne me regardent
plus:
En quoi peut un pauvre reclus
Vous assister".
Le début est un encouragement: "mes amis", mais
aussitôt, le rusé, sous couleur de renoncement au "choses d'ici-bas",
loin de compatir aux maux des siens, utilise ce prétexte pour ne pas les prendre en
compte et il fait étalage de sa faiblesse: "en quoi peut un pauvre reclus",
pour se récuser. Le rejet du complément "vous assister" cherche à
camoufler l'objet de son refus.
"Solitaire", c'était le nom que l'on donnait aux sévères
jansénistes retirés à Port Royal, faut-il y voir un coup de patte?
V.27 "Que peut-il faire
Que de prier le ciel qu'il vous
aide en ceci!
J'espère qu'il aura de vous quelque
souci"
"Faire" l'action est bien maigre, puisqu'elle se réduit
à "prier", et même sur ce plan, quelle mise en retrait! avec cette
tournure dubitative: "que peut-il faire, que de...". Avec "qu'il
vous aide", formule où il se décharge sur le Ciel de ce qui lui est demandé,
avec 'en ceci', qui montre le désintérêt. Quelle froideur dans ce "J'espère",
et quelle indifférence dans ce très léger "quelque souci".
V.30 "Ayant parlé de cette sorte,
Le nouveau saint ferma sa
porte".
"Cette sorte", "nouveau saint" (qui
fait écho à l'"ermite nouveau" du V.7) soulignent un comportement peu
conforme à la tradition religieuse. La brusque rupture du second hémistiche: "ferma
sa porte", qui coupe court à toute discussion, nous laisse aussi pantois que
les pauvres ambassadeurs. Le moins qu'on puisse dire, c'est que le souci d'autrui ne
tourmente pas le personnage! |
"Qui
désignais-je, à votre avis,
par ce rat si peu secourable?
Un moine? non, mais un dervis:
Je suppose qu'un moine est toujours charitable".
*La Fontaine
en s'impliquant à la première personne, et en nous interpellant: "à votre avis",
donne au récit un sérieux inattendu et nous invite à réfléchir.
Le mot "moine" deux fois répété, et le terme spécifiquement
chrétien de "charitable" mettent nettement en cause le clergé
catholique, malgré la vertueuse dénégation qui ne trompe personne.
*L'ironie contenue dans le dernier vers "je suppose..."
serait une attaque trop grave sans l'allusion précédente au "dervis"
(mystique de l'Islam), qui rejoint les "Levantins" du début
dans une géographie de fantaisie et fait une diversion amusante.
*Du reste peut-on se formaliser d'une affaire qui après tout, ne
concerne que la gent trotte-menu? Le titre l'annonçait et l'auteur prend soin de le
rappeler durant tout le récit. Il le fait pour le plaisir plus que pour la prudence. C'est
si drôle de déguiser un rat en moine, de le voir aménager son ermitage-fromage à grands
efforts de grignotements, de montrer sa petite bedaine qui s'arrondit!
*La Fontaine a même pu se permettre d'évoquer, sans en avoir l'air, la
guerre de Hollande: les malheurs des rats et des chats n'émeuvent personne et on oublie
les cruautés d'un blocus, en riant du nom de Ratopolis, drôle et sonore comme un
roulement de tambour.
-Conte pour enfant? Satire
d'un clergé riche et profiteur? Critique voilée de la politique royale? A nous de
choisir. Il faut préciser que dans les fables, les gens de robe (ermites, pèlerins,
juges) sont des hypocrites qui sous couleur de religion ou de justice trompent et
exploitent la naïveté populaire: Raminagobis, Grippeminaud, Perrin Dandin,
Tartuffe, Archipatelain, francs Patte-pelus... il est intarissable pour les qualifier.
(Retrouvez-les dans Le Chat la Belette et le petit Lapin, L'Huître et les
Plaideurs, La Chat et le Renard, Le Curé et le Mort).
-Texte de Jacqueline-
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