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La
gascogne:
- page 2: lou peysan
de Gascougne
Le paysan est la
figure centrale de la Gascogne traditionnelle.
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La bielhe Gascougne,
Gascogne immuable presque intemporelle qui a su réaliser un équilibre
économique et humain.
Dans ce contexte, le paysan représente une sorte
de point d’achèvement de la nature humaine insérée dans une
géographie et une histoire précises. ...
Cette solidité
qui défie les menaces du temps est signifiée par la comparaison du
paysan à un casse, image qui connote à la fois la solidité, la durée
et la croissance lente dans une alliance de la vie et du temps qui
garantit à la première de traverser victorieusement toutes les
vicissitudes. |
Césaire
Daugé est convaincu que les accidents liés à l’histoire ne peuvent menacer durablement une réalité intangible,
trempée à l’épreuve du temps passé.
Cette dureté
fondamentale du paysan et de la réalité qu’il incarne provient avant
tout de son authenticité humaine fondée sur une relation de vérité
avec le cosmos tout entier, à la fois les hommes, la nature et Dieu. C’est
cet enracinement dans la vérité, à la fois physique, social et
métaphysique qui fait du paysan une figure d’éternité ...
Le paysan
possède un ensemble de caractères physiques et moraux qui lui
permettent d’accomplir sa tâche et de jouer le rôle qui, de
toujours, lui est destiné. L’accord ainsi réalisé entre l’homme
et son destin lui apporte une satisfaction profonde garante de l’harmonie
de la société dans laquelle il vit.
(...) L’existence
quotidienne du paysan est toute entière vouée au travail. Celui-ci est bien
autre chose qu’un moyen pour lui d’assurer sa subsistance - il n’a
rien à voir avec le gagne pain de l’ouvrier - il est une relation
active avec la terre et la nature qui occupe le jour entier et tout le
cours de l’année. Ce n’est pas un travail imposé de l’extérieur,
que l’on endosse pour une durée déterminée, c’est un engagement
de tout l’être, dans une totale responsabilité et qui s’appuie sur
une relation d’empathie avec le milieu. Ce milieu, c’est la Nature
considérée comme un être vivant qu’il faut respecter et aimer, car
l’échange est permanent entre elle et les hommes, dans le travail,
comme dans les autres moments de la vie.
Oéy,
tabé coum d’auts cops, lou peysan de Gascougne
Dab l’agulhade en man ne tire pas bergougne.
peut-on lire dans "
Peysan", long poème narratif et descriptif écrit lous 7 e 10 d’Aous
de 1919 (H. e F., p. 50).
Ce poème est écrit en
alexandrins, mètre que Daugé emploie lorsqu’il énonce avec une
certaine solennité son point de vue sur ce qui lui tient à cœur. Il s’agit
ici d’un poème à caractère philosophique qui dessine, avec beaucoup
de vigueur et de relief, la figure du paysan en l’opposant de façon
polémique aux habitants de la ville, en particulier à l’ouvrier. Le
paysan nous y apparaît d’emblée comme un être fier, installé dans
sa permanence, semblable à un roi: L’agulhade en man évoque un
sceptre. Une métaphore du même poème explicite cette vision :
Rey dou cam e dou prat, que-n ba dab l’agulhade.
Cette
image du paysan en majesté se concrétise dans le portrait physique que Daugé esquisse de lui,
où la métaphore du casse suggère,
nous l’avons dit, les idées de force, de résistance et de durée :
Aquilhat
coum un casse e hort coum lou metau (...)
Coum au casse tilhut l’esqui que se l’endrésse
E la bouts e la lén que porten hourtalésse.
D’autres notations
soulignent cet aspect d’un corps construit par et pour le travail de
la terre et trempé par les éléments naturels:
Pey-nu, cante s’ous pots e bras hore camise
Que trabalhe parelh que héssi caut ou bise.
Notons au passage cette allusion
à cette joie de vivre de Daugé ne manquera pas de souligner encore en
relation avec le travail.
Magre meyléu que gras, lou crofe plan bastit
Qu’ apare lous arrous ta plan coum sourelhade.
S’a machére mourete e lou bras prou pelut,
Qu’a lou nérbi goalhart, lou pé hort e goarrut.
Liée
à cette robustesse et à cette résistance, Daugé souligne la frugalité du paysan:
Que
minge coan s’escayt e s’ou pugn, per dehore..
Cette frugalité
est aussi celle des tranquiles pastous que nous présente "Mountagnes
puntagudes" (F. L., p.6):
Dus
talhs de crouste à la garbure
Qui sur dus tarquès s’esdebure,
Cauque cap d’alh, ou drin de leyt,
Dus gnacs de pan, e qu’an lou disna heyt.
Et à midi nous
assisterons au repas du bouvier, apporté par la joene dame et qu’il
prend debat lou casse oun l’oumpre hè lou plap : un salerat de
soupe encoère caute, un boun bourrat de bigne haute, caroade et pan dou
frés, dus ou tres caussets, et pour finir de bin lou salè pleng. Cette
alimentation est la condition de la force au travail: Que-t tournera
tantos lou pé hort à l’esclop, lui dit la jeune dame.
A
côté de l’allure physique du paysan, la connaissance, la science qu’il a de la nature et de
son travail est mise en valeur, dans le poème "Peysan", par l’affirmation de son état de sabén
et une succession de vers rythmés par l’anaphore de Que sab :
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Sabén
que-n é. Que sab coan bo ha bet ou plabe,
Coan se gete lou blat,coan ses plante l’arrabe,
Coan se poude la bit, coan se cope lou heng,
Coan la lue e-s hè nabe e coan passe p’ou pleng.
Que sab coan lou mesplè s’ou pé de broc s’empéute (...)
Que sab ha base pan (...)
Que sab quine é la baque
Qui balhera betet e leyt de boune traque.
Que sab cura l’estable e ha palhat per tems,
Lou hems qu’at hè tout base e tout se-n tourne hems.
Aco que sab e coan d’autes causes encoère (...). |
On
remarquera que, à côté d’une foule de connaissances précises concernant son activité,
le paysan possède aussi un savoir général, à caractère philosophique sur le mouvement
général de la vie dans la nature... Ce savoir n’est pas
un savoir appris dans les livres, c’est un savoir acquis par l’expérience,
mais il n’en est pas moins aussi précis et indiscutable qu’un
savoir qui serait plus scientifique. Cette sûreté de la connaissance
de la nature possédée sans conteste par le paysan, Daugé l’exprime
par la métaphore filée de l’école, de la lecture et de l’écriture
et remarquons au passage la
dérision du monde moderne désigné à travers le journalot et la
poulitique.
A l’escole
dou sou qu’és anat : que sab lege
Non pas lou journalot de tout jour oun tourteje
La poulitique (...)
Que lech au crum, au ben, à la brume, e qu’escriut
Qu’escriut dret e pregoun à la terre oun hè base
Roumen, segle, milhoc, habe, pasteng, sibase.
Ent’escribe, sibans que hessi caut ou ret,
Qu’a la dalhe ou la pique, ou la hourque ou l’aret.
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L’assimilation
de la culture de la terre à l’acte d’écrire fait rejaillir sur les gestes du
paysan, gestes conscients et accomplis avec science, tout le prestige de l’écriture.
La métaphore de l’escole
dou sou suggère l’idée de la vérité du savoir appris directement
au contact des choses par le paysan, alors que l’école des hommes,
elle, peut donner un savoir trompeur.
Ce savoir sur la vie de la nature
est indissociable d’un savoir sur l’économie. La vie, qui ne s’entretient
que de dépenses, suppose une accumulation permanente de biens. Le
paysan le sait si bien, lui dont toute l’activité est de produire de
quoi vivre, qu’il l’exprime par cet aphorisme radical: Qui ne
trabalhe pas, barrége (" Lou lheba dou labouredou ",
F.L., p. 29). Pour lui, l’aisance, l’abondance sont au bout de son
travail, ce qu’il exprime ainsi: Que sab (...) que bau mey
presta que non pas de ha déute.
Et pour atteindre cette aisance, ou à
tout le moins la possibilité de satisfaire à ses besoins, il est
nécessaire d’être prévoyant. Daugé illustre ce thème à l’occasion
de deux fables et, chaque fois, il éclaire un aspect différent de la
question.
Dans le
recueil A Perucades, "Lou tros de ligue" présente un récit en octosyllabes
mettant en présence Jeantot, un bourdalè, c’est à dire un métayer, et son maître,
qui vont chercher un sac de grain.
Chemin faisant,
ils marchent sur un reste de cameligue (jarretière)
que le maître demande en vain à Jeantot de ramasser. Celui-ci ne veut
même pas se baisser pour ramasser ce qui, selon lui , ne vaut pas
un escoupit. Le maître le ramasse alors et, un peu plus tard, c’est
Jeantot qui est tout honteux de devoir demander la liguéte car il n’a
rien pour lier le sac. Le maître qui, sans doute, a pensé à la leçon
qu’il pourrait donner à son métayer, la lui donne à la condition
que celui-ci laisse un œuf à une clouque. De l’œuf naîtront non
seulement couvées, mais porcs et braus qui deviendront bœufs, pour qu’à
la fin Jeantot ait amassé assez d’argent pour que le maître lui
propose de lui vendre la borde sur laquelle il travaille. Le
maître tire pour lui la leçon :
D’un oéu qu’as tirat ue borde.
En arré nou cau escoupi,
Pas méme en u tros de liguéte.
Remarquons que
la trouvaille du menu objet ne suffit pas à produire la richesse, car
cette trouvaille s’accompagne de tout un travail. Mais c’est une
illustration du "aide-toi, le ciel t’aidera" et un peu l’antithèse
de "La laitière et le pot au lait". Si la prévoyance
du maître est négative, fondée sur l’idée de " on
ne sait jamais ", une autre fable illustre cette idée de
prévoyance en montrant que c’est tout le travail et même toute la
vie du paysan qui se trouve bâtie sur elle, dans la mesure où le
travail de la terre est un travail réfléchi, fondé sur une
connaissance de la nature.
Et nous
y retrouvons l’idée du paysan qui est savant.
Situé dans Fables Gascounes, cet apologue met face à face "Lou meste e
lou chibau", celui-ci donnant la réplique à son maître. Le
cheval à la fin de l’hiver se laisse tenter par l’herbe tendre d’un
pré fumé et saute par dessus la clôture. Le maître, averti,
réprimande vivement l’animal dont le seul argument est que l’herbe
est tendre. Le maître réplique par une leçon de prévoyance qui
montre que toute connaissance en agriculture se ramène à prévoir l’avenir
dans la mesure où elle est une action permettant la croissance des
cultures. De plus, le travail du paysan, travail intelligent, consiste
à devancer le besoin, c’est à dire à être un homme avisé:
-
Tégnère ? E s’at cau tout minja sus pè belhèu ?
As pensat à l’iber ? Penses à la hégnère
Qui pe dira que nou dab lou ret e la néu ? (...)
B’ats doun besouy d’un meste
Qui sab nou pas minja-s lou blat sus pè ( ...)
N’é pas coan hè besouy qui cau bouta-s en queste.
Lou besouy qu’és un machan gus
E l’omi plan abisat que-n bau dus. |
Daugé
insiste par ailleurs sur l’esprit du paysan par nature tourné vers la vérité,
foncièrement honnête moralement et intellectuellement. (...) Dans un long poème en
alexandrins intitulé " La bertat " Daugé définit la
relation privilégiée du paysan avec la vérité. Mais il ne s’agit pas d’une
vision abstraite de la vérité qui partirait d’un principe pour se diriger
ensuite vers les choses concrètes. Le paysan n’est pas un esprit rationaliste
porter aux spéculations, mais un homme en relation permanente avec la vie
réelle. Aussi, dans la construction de son poème, dont la portée
philosophique est indéniable, Daugé part-il toujours de notations venues de l’expérience
et de l’observation pour atteindre à la vérité générale. Il évoque l’élément
de clarté constitutif de quatre réalités importantes, voire essentielles de
la vie, qu’elles appartiennent à la nature ou soient produites par le paysan:
L’aygue, la luts, lou roumen, lou bin.
Il présente ensuite
cette clarté
comme constitutive de l’esprit du paysan, comme si celui-ci se
trouvait contaminé par la nature de ce qui l’entoure, comme s’il
participait lui-même, par un processus ontologique, à cette même nature
régnant sur le monde. Ainsi s’explique la connivence du paysan et de la
vérité:
L’aygue, heyte de nèu
qui de capsus debare,
Que grameje à l’arriu
ou chiscle à la houn clare .
Clare tabé la luts qui s’esbarje
dou cèu
Pourtan bite e santat
dinc’au houns dou tinèu.
Lusen e cla tabé lou
roumen qui, de l’eyre
Ba ha blanque harie en
passa per la peyre.
Cla lou bin qui se-n ba
dou troulh ent’au tounet
Neteja-s dous ahets e
picha p’ou brouquet.
P’estounits pas, labets
lou peysan de Gascougne
Qu’aji de la mensounje
u ta grane bergougne ;
Lou soun esprit, tems a,
qu’é heyt de claretat .
Que-n ba de dret :
arré n’ou ba coum la bertat.
(La bertat, H. e. F., p.
65)
Tel qu’il nous
apparaît, le paysan, avec sa stature physique, sa science précise et
concrète, son humour, son goût du vrai et la sûreté avec laquelle il
mène ses affaires, est un être fortement individualisé, une sorte de
seigneur de la terre qui a pour château le ciel, dit aussi Daugé.
Ce
caractère bien dessiné, cette solidité sont sans doute trempés par
le travail qu’il accomplit quotidiennement, mais ils sont aussi
préalablement ce qui lui rend possible d’accomplir et d’affronter
ce travail qui n’est pas des plus aisés. |
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