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La
Gascogne :
LA
POESIE
(page4)
Pour
écrire la plus grande part de son œuvre poétique, Césaire Daugé
a donc choisi sa langue maternelle. Le caractère populaire
de cette langue, son expression volontiers imagée ont nourri le
style du poète. Dans certains poèmes, il a introduit des proverbes
qui sont un exemple de création poétique populaire. Un des thèmes
principaux de sa poésie est, nous l’avons vu, le travail et la
vie de la terre, ce qui amène Daugé à utiliser un vaste
vocabulaire qui s’y rapporte. Ce vocabulaire est présent aussi
dans les images où il définit la création poétique.
L’un
des Sounets de Ma, « En
lous bése échamia » (p.247), évoque le passage,
à l’automne, des oiseaux migrateurs le long de la côte gasconne.
Et le poète se récite à lui-même le proverbe :
Coan la grue é se-n ba de
France,
Jète lou blat à l’espérance.
Coan
la grue é tourne à Lengoun,
Ligue la bit au pacheroun.
Nous
avons là un exemple d’invention poétique populaire, et même
paysanne, qui a en même temps une valeur d’usage, puisque le
proverbe rappelle au paysan l’activité qui doit être la sienne
au moment de l’année en question. Les proverbes existent fort
nombreux dans la tradition populaire gasconne, et Césaire Daugé
les a étudiés dans les trois tomes intitulés : Le
Mariage et la Famille en Gascogne d’après les proverbes, ( 1916, 1930 ).
Dans
Flous de Lane, il a composé
sur le thème de chaque saison un poème en mettant bout à bout des
proverbes. Voici par
exemple un passage de Prime (
F. L., p.167
) :
Au més de Mars
De
toutes pars
Birats, aulhères
Darré-us barats
Qu’aparerats
Las gresilhères.
Au més de May
Tout que hè gay:
Lou cam, la prade
E lou barbot
Escalhibot
Gahe
l’abiade.
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Si
le paysan de Gascogne est parfois poète, Césaire Daugé, poète de
la Gascogne, trouve de nombreuses métaphores dont les termes sont
empruntés à la vie paysanne. Dans l’adresse au lecteur, « Au
qui-m lejera », du recueil A
Pérucades, il invite à lire son livre
comme on goûte les raisins :
A
perucades !
Atau que hè lou qui gouste arrasims.
Atau qu’embiti à ha en queste librot, e, se-y troubats cauque
groun rous e madu, tan mielhe.
Dans
«Ha bers» (H. e F.,
p.38), il s’interroge sur les mécanismes de la création poétique.
Parfois les vers sont donnés avec générosité :
Que
j’a moumens, lous bers que-n ba coum l’aygue piche
A
la tchourrère en haut de Gabarni.
Si
l’on s’en étonne, le poète répond :
(...)
demandats à la baque leytère
Perqué
tabé hè de ta boun lèyt.
D’autres
fois, les vers ne se trouvent qu’avec peine :
Que
j’a moumens, au bers que-n lou coste de base,
E,
coum lou groun, jetat au milhouca
Lou
jour de la mechante lu’, bo pas trauca (...).
Ces
vers composés avec effort sont présentés ainsi :
Diserén
un matin negrous e mau lecat
Oun
lou sou manque enta ha lusi l’aube.
Pour
comprendre cette dérobade de l’inspiration, le poète recourt à
une comparaison avec le travail du bouvier qui sème :
Là,
demandats au boè, qui dab la man ou jéte
Perqué
lou groun n’éy pas toustem gragnous.
Faut-il
écrire seulement lorsque le moment semble propice à
l’inspiration ?
Non,
non ; se bolen pan cau semia lou roumén ;
Se
bolen bers, cau prene so qu’arribe.
Mais,
dans tous les cas, le vers a besoin d’être travaillé :
Mes
n’at cau pas tout cop prene coum éy basut .
Qu’at
cau matcha coum hè caut à l’enclumi.
Ent’abé
lou groun blous, cau tira-n lou palhumi.
Nat bers de boun se n’éy pas
debersut. (« Ha
bers », H. e F., p.38 ).
Dans une
métaphore filée du labour et de la moisson, le poète compare son
travail à celui du bouvier :
Boè,
lou pouète aus soucs de là-haut que laboure
E
qu’ayme plan d’agulhoa lou sou.
Dou
crum estupedé que trauque l’espessou
E
coelh aus cams oun la luts e s’apoure.
E
coan, tournat dou cèu doun s’arrajabe hort,
Muche
d’arrays coelhuts grane garbère,
Que
balhe pouésie ardente, e natre, e bère,
Coum lou garbè balhe harie en
or. (« Ha
bers», H. e F., p.38)
Dans
« Basut » (
Soucouc, p27 ), il
compare l’écriture au travail de la vigne, il se demande si sa
vigne a été bien taillée :
Mes,
ent’abé boun bin, lou bignè que la poude
Pramoun
que lou chermén seré trop enhouliat (...)
E
jou, s’ous mengs escriuts e-m èy heyt la poudère
Enta
que lou chermen balhi boun arrasim ?
Mais la
mesure de la valeur de sa poésie, il ne l’accorde qu’à Dieu,
dans un mouvement d’humilité :
Qu’é
boun d’abé sang à la begne :
Mes
deban lou boun Diu
Aurèy
balhat de que ha boune brégne,
De
quére qui Diu boute au cèu tan agradiu ? (« Basut »)
Pourtant,
le poète peut aussi prendre un terme de comparaison plus trivial
pour évaluer la qualité des vers :
Que-n
éy dous bers coum à la heyre d’un chibau :
Lou
qui coste lou mens qu’éy lou qui mens é bau.
A
l’entrée du dernier recueil, Soucouc , il compare sa vie à un bros dont la roue ne tient plus à sa place et l’activité de sa
pensée à un pré dont il faut récolter le foin : Soucouc sera la dernière fenaison :
E
lou bros de la bite, oun heng de la pensade
E-s
carque flayréjan à plegne hourquerade,
Qu’ou
bey toutare abé l’arrode descansade.(...)
Que
balhi dou meng prat lou darrè cop de dalhe,
E, capet à la man, que-b hèy
lous adichats ! (« Au qui-m lejera », Soucouc p.5).
Le
dernier poème,
qui donne son titre au recueil,
reprenant la métaphore
filée du travail du bouvier, entend la vieillesse lui dire de poser
la plume :
(...)
lou bielhè (...)
Dit
à l’omi : « Que cau decha de ha lou souc !
L’obre
que tu harés seré pas que margagne.
Qu’as
journade acabade : enta tu qu’é soucouc !
Labéts,
adiu calam de bouja la pensade
Oun
l’omi s’ou papè creyt belèu bibe encoè.
En
quét cam coum en l’aut, lou qui porte agulhoade,
Que se-n manque, n’e pas
toujour lou beroy boè. ( « Soucouc », Soucouc, p.
98).
Outre
les métaphores empruntées à la vie paysanne pour décrire
l’activité poétique, nombreuses sont celles de même nature qui
servent à évoquer les gestes et les situations les plus variées.
Certaines sont des plus réussies, comme le geste de la jeune fille
puisant de l’eau à la fontaine avec la cruche, dans « La
hountanére » (Soucouc, p.7) :
A
l’aygue, clare coum miralh,
Dab la man nuse
En
ha coum qui balhe un gran talh
Ere
que puse.
Dans l’étude
qu’il a publiée sur le poète, Louis Despins cite une autre de
ces réussites. Voici ce qu’il écrit : « J’extrais
de Sé d’estiu un sixain pour sa note d’originalité et de couleur
locale :
Estèles
d’or
Sus
pelhe blue,
Atau
lou cèu : un tros de lue
Las
acoudilhe à cop de cor.
Estèles
d’or
Sus
pelhe blue.
Les
Landais, qui liront les deux vers médians, croiront voir dans
l’immensité du ciel une reproduction grandiose de nos courses, où
la vache fonce de ses cornes en croissant sur les étoiles
de la tauromachie aux voyants costumes soutachés d’or. »
( Louis Despins : Césaire Daugé, Dax, 1922 ).
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La
poésie de Césaire Daugé s’est nourrie de thèmes et d’images
prises dans la vie et le travail du paysan gascon. C’est la vie
tout entière, le mouvement de la nature et les actions humaines,
l’activité de la pensée et la vie spirituelle qui se trouvent dépeints
au moyen de telles images. Le monde de la terre est tellement
naturel à Daugé, il le connaît si intimement que ces images
semblent venir naturellement sous sa plume, même lorsqu’elles
sont, et le poète nous en a averti, le fruit d’un travail.
La carrière de Césaire Daugé a couvert près d’un siècle.
Il a vu la fin d’une époque et le commencement d’une autre dont
il ne pouvait savoir où elle conduirait. Il a vu la fin d’une
civilisation où le travail de la terre reposait sur des manières
de faire traditionnelles et où il était considéré dans toute sa
noblesse. L’ouvrage du paysan s’accomplissait en harmonie avec
la vie de la nature. Et son existence se déroulait en accord avec
des traditions que l’on pouvait croire immuables tellement elles
paraissaient conférer à la vie paysanne une harmonie comme venue
de la nature même. La famille du paysan était un lieu de rencontre
des générations dans une affection réciproque. Une foi religieuse
vive permettait de considérer la vie terrestre justifiée par une
signification surnaturelle. Cette manière de vivre quasi
intemporelle et cette conception du monde ont perduré en somme
jusqu’en 1914.
Les
premières transformations, apparues au début du siècle avec,
entre autres, la mécanisation naissante de l’agriculture, se
poursuivent au lendemain de la guerre de façon radicale. Ces
bouleversements, dès la guerre, Césaire Daugé les perçoit et les
appréhende. Dès lors, sa poésie va les décrire en train de se
produire tant dans le travail de la terre que dans les autres
aspects de la vie. Il montre la famille qui se défait, le foyer,
symbole de la vie paysanne, déserté par les enfants,
l’incroyance religieuse se répandre, l’état d’esprit général,
les mœurs se modifier. Il impute ces faits au mirage qu’exerce
sur les hommes le monde moderne avec ses inventions de toutes sortes
, porteuses d’une illusion prométhéenne. En particulier, il met
en cause une conception de l’organisation politique et sociale spécifiquement
française, fondée sur la centralisation, et qui s’exprime dans
ses vers par le symbole de Paris et de ses prestiges fallacieux.
Ceux-ci ne sont pas sans influence sur la vie de la Gascogne,
citadine comme paysanne. Cette action s’exerce même sur la
langue, et Daugé voit le gascon de plus en plus délaissé au
profit du français.
Toutefois,
Césaire Daugé ne condamne pas en bloc le changement. Il pense que
les inventions techniques peuvent apporter aux hommes des moyens
nouveaux dont ils feront leur profit. Mais il importe qu’ils ne
subissent pas ces innovations et fassent un choix parmi ce qui leur
est proposé. En somme, Césaire Daugé appelle les hommes à
prendre en main leur destin. De plus, il croit possible un renouveau
des valeurs fondamentales de la Gascogne. Il se fonde pour cela sur
le jugement porté, avant lui, par un autre gascon, Isidore Salles,
qui, ayant perçu, déjà, à la fin du siècle précédent les
profondes mutations en cours, avait appelé à une prise de
conscience et à un changement d’attitude ses compatriotes
gascons.
Césaire
Daugé affirme que les hommes au lieu de se laisser porter par le
cours des choses, doivent faire un effort de lucidité et choisir un
destin différent, en accord avec les valeurs humaines et chrétiennes
de la Gascogne éternelle. Daugé donne lui-même un exemple en élisant
la langue gasconne pour dire, dans le langage de la poésie, la
vision du monde qui doit guider les choix des hommes. Il montre, en
s’attachant à peindre la figure du paysan gascon, en confiant à
la poésie sa réflexion spirituelle de chrétien et de prêtre, et
son analyse des pouvoirs de la poésie, que la lengue
mayrane peut exprimer avec force et raffinement ce qu’un
esprit à la fois critique, poétique et religieux peut dire sur
l’homme et le monde.
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