Réflexions sur l'idéalisme par
Pierre Lachièze-Rey
Page 1 -Présentation
Le dictionnaire philosophique de Lalande après
avoir donné les différentes conceptions de l'idéalisme conclut en disant
qu'il vaudrait mieux renoncer à un mot dont la signification est si mal
définie. D'autre part, le R. P. Durand, chargé par la société de philosophie
de Lyon de faire une enquête sur le même sujet aboutit à des conclusions à
peu près analogues. Nous ne voulons pas entrer dans des controverses sans fin
concernant cette question et nous donnerons une définition qui paraîtra
peut-être arbitraire en déclarant que l'idéalisme est la doctrine qui
professe la
négation de la chose en soi, en entendant par là naturellement une
chose en soi qui n'est pas un pour soi. Nous donnons d'ailleurs une
interprétation stricte à cette définition sans être dupe des formules sous
lesquelles pourra se masquer le réalisme car celui-ci ne se présente pas
toujours sous l'aspect d'un matérialisme plus ou moins grossier ou subtil; il
emprunte souvent les plumes de l'idéalisme et il parle fréquemment de la
pensée ou du primat de la pensée. Nous aurons sur ce point recours à deux
exemples: d'abord celui de M. Le Roy qui a donné comme titre à un de ses
ouvrages: L'exigence idéaliste et le fait de l'évolution; ensuite celui
de M. Brunschvicg que nous ne pouvons, bien qu'il se classe dans cette
catégorie, considérer comme un idéaliste. Nous sommes tout à fait d'accord
avec M. Bois lorsque, dans la Revue de Métaphysique et de Morale de 1930, il
accuse tout simplement M. Brunschvicg de réalisme parce qu'il admet en
définitive une pensée sans sujet.
Nous pourrions dans ce sens poursuivre de multiples
éliminations car la conception d'une pensée sans sujet s'est
développée considérablement dans les philosophies modernes: philosophie de
Decoster, philosophie de Gentile, variétés de phénoménologie et
d'existentialisme même dont beaucoup ont des prétentions idéalistes.
En revanche, nous ne limitons pas l'idéalisme à
l'intellectualisme et au plan de l'intelligence et de l'intelligibilité.
Là-dessus nous sommes tout à fait d'accord avec M. Le Roy et nous verrons
précisément que c 'est a un idéalisme aussi concret que possible qu'il s'agit
en dernière analyse d'aboutir.
Ces remarques préliminaires étant faites, il nous semble
que pour saisir les formes fondamentales que peut revêtir l'idéalisme, le
mieux est de se reporter à une des thèses les plus fondamentales de la
philosophie cartésienne. Descartes, cherchant à voir s’il pourra sortir de
lui-même après avoir posé le cogito, distingue entre la réalité formelle
et la réalité objective de l'idée. En effet, d'une part l'idée,
comme tous les phénomènes psychologiques en général, apparaît comme un
évènement qui s'est produit en moi et qui m'a affecté. Descartes appelle cela
réalité formelle ou actuelle de l'idée. Mais, d'autre part, l'idée a
une structure interne; elle présente intérieurement un système de rapports;
elle est plus ou moins riche comme représentation. C'est ce que Descartes
appelle sa réalité objective. Mais ces deux aspects de l'idée ne
sont-ils pas incompatibles? Si on donne le primat à la réalité formelle,
c'est-à-dire à l'évènement, la structure objective ne devient-elle pas une
illusion dans sa prétention à exprimer des rapports, des relations ou des
réalités ayant une existence indépendante du temps; n'est-elle pas
entraînée dans le devenir universel de la vie psychologique et peut-elle être
affranchie de la subjectivité? Et inversement, Si réellement cette structure
est fondée dans ses prétentions, ne faut-il pas lui donner le primat sur
l'évènement et lui chercher un principe qui soit susceptible de l'engendrer ou
de la fonder?