S'il n'y a pas de Feu en
soi, le feu sensible n'est qu'une qualité évanescente, et le nom ne
recouvre que la similitude apparente d' une diversité de
manifestations.
Mais cette similitude permet de "s’y reconnaître"
et de poser du même coup des dissemblances apparentes. Le devenir
incessant n'exclut pas que l'opinion accompagnée de sensation puisse
saisir des régularités (les prisonniers de la Caverne perçoivent des
ressemblances et des dissemblances et sont aussi capables de prévoir
qu'une ombre va succéder à une autre: Rep. VII). En ce qu'elle est
capable de discerner des qualités, de les associer, de les identifier,
l'opinion perçoit et pense conformément à ce qu'elle perçoit; elle
est, en ce sens, vraie . Car ce n'est pas le corps qui perçoit mais
bien l'opinion au moyen du corps et des sensations qu'il lui procure. Or
ce qui caractérise l'opinion, c'est la mémoire et l'anticipation (voir
Théétète), mémoire et anticipation empiriques qui permettent
que, même au sein de l'opinable et du sensible, il y ait une espèce de
certitude, de conviction (distis). L’opinion vraie confère une
espèce de solidité aux phénomènes sensibles, et elle n'est pas un
plus mauvais guide que le savoir pour la pratique. Il n'est donc pas
nécessaire de poser des Idées si l'on veut simplement s'orienter dans
le monde sensible: l’opinion vraie pose des objets singuliers, des
ressemblances et des dissemblances, des règles empiriques, auxquelles
on peut en gros se fier (c'est Thalès et non pas la servante qui tombe
dans le puits).
Mais l'opinion vraie tient les objets qu'elle
perçoit pour réels, pour existant en soi, et surtout pour les seuls
objets existants. C'est pour elle que la position d'un Feu en soi
intelligible doublant le feu sensible se réduit à n'être qu'un
discours vide et une hypothèse inutile. Si la vérité est propriété
de l'opinion, et si ce que l'opinion saisit par le moyen du corps sont
les seuls êtres véritables, alors les Idées n'ont qu'une existence
"logique", ce sont de simples concepts institués par un
discours incapable d'atteindre la vérité des choses, d’être un
discours vrai.
C'est pourquoi la question de savoir s'il faut ou non
poser une espèce d'être différent des êtres sensibles ne peut se
résoudre par un logos, un raisonnement, aussi développé soit-il. Un
tel raisonnement serait de toute façon "accessoire" (parergon:
littéralement : hors d’œuvre, hors de l'oeuvre, de la tâche
propre au dialogue) en ce qu'il impliquerait de sortir de la modalité
du vraisemblable qui caractérisé tout le discours tenu par Timée. Les
considérations rhétoriques de longueur et de brièveté (rejetées par
Platon dans le Phèdre) sont pertinentes en ce qu'il s'agit de réfuter
non pas la longueur d'une digression mais la sortie d'un type de
discours. De plus, un discours raisonné ne ferait que démontrer
logiquement des existences logiques: dans la perspective de l'opinion
vraie, l'affirmation ou la négation des réalités intelligibles sera
encore une opinion. Il ne convient pourtant pas de laisser la question
"sans jugement", sans krisis. Si l'on peut opérer une
délimitation (horos), circonscrire le problème en peu de mots, on aura
alors un critère permettant de décider, d’accorder son suffrage.
La délimitation consiste à médiatiser la question:
l'hypothèse des Formes relève d'une hypothèse plus haute, celle de la
différence entre la science et l’opinion vraie. Mais la négation de
cette différence est précisément constitutive de l'opinion: la
différence ne lui apparaît (phainetai) pas. Quand elle croit
que ses objets sont les plus certains, l'opinion peut être vraie, c’est-à-dire
énoncer des jugements conformes à ce qui semble être, mais il ne peut
pas y avoir de vérité de l'opinion. C'est le savoir de cette
non-vérité de l'opinion vraie qui est constitutive de la science qui
ne sait que sa différence d'avec l'opinion vraie. Cette différence
n'est pas hypothétique, non qu'on puisse la démontrer, mais parce
qu'on peut déterminer précisément les points d'opposition.
Le premier ne renvoie pas à une
différence " d’origine " (traduction Rivaud)
mais d'acquisition. Que l'on apprenne d'un autre ou de soi même, on
n'acquiert un savoir que par l'intermédiaire d'un enseignement qui
n'est pas transmission de connaissance mais exercice de la distinction
entre savoir et croire. Questionner, examiner, mettre à l'épreuve sont
les pratiques d'un savoir qui ne prend forme qu'en prenant conscience de
l'opinion comme telle. Le savoir s'acquiert " à
travers " (dia) un enseignement, donc aussi un apprentissage,
l’opinion vraie s'acquiert sous l'effet (hypo) d'une persuasion. Même
si ce dont on, ou dont je, me persuade est vrai, bon ou utile, les
moyens et l'objet même de la persuasion restent extérieurs à
l'intelligence. Elle peut cependant les utiliser pour réaliser ses
fins. C'est précisément ce que fait l'Intelligence à l'égard de la
Nécessité quand il s'agit de constituer un cosmos. Mais
"bonne" ou "mauvaise" (quand c'est la
"nécessité" qui, inversement, impose ses fins à
l'intelligence, qu'elle réduit à n'être qu'un calcul de moyens: voir
Gorgias la persuasion fait toujours violence à l'intelligence en la
forçant à composer avec la nécessité, et fait toujours appel à
autre chose qu'à l'intelligence.
C'est pourquoi dire que le savoir est accompagné de
logos vrai ne signifie pas qu' il prenne la figure d' une argumentation
démonstrative. A la différence d'Aristote, Platon ne fait pas de la
démonstration la forme propre de la science. Le discours vrai pour
Platon est dialectique, il examine, pose des questions et tente d'y
répondre, établit des distinctions et recherche l'unité. Qu'il soit
dialectique est la condition même pour qu' il soit vrai.
Affirmer que l’opinion es alogos, c'est d'abord,
que liée au sensible, donc au corps, elle comporte nécessairement une
part d’irrationnel, d’injustifiable. De plus, le propre de l'opinion
consiste a croire d'autant plus à la réalité du réel que cette
réalité lui apparaît comme imposée de l'extérieur, comme
"nécessaire", et précisément comme extra-discursive. Non
seulement l’opinion saisit des "faits" donnés, massifs,
mais leur caractère contraignant, impénétrable à toute raison lui
parait la garantie même de leur solidité. Elle consacre ainsi la
scission entre la réalité des contenus qui l'affectent, et le
formalisme d'un discours, se contentant d’aligner des mots qui, eux,
n'affecteront pas les choses mêmes. De telle sorte que pour l'opinion,
la vérité est du côté, "choses", des contenus; la vérité
du discours naît de sa conformité, mais surtout de sa capacité à
s'imposer, de son efficace: de son aptitude à mimer la nécessité des
"choses mêmes".
La persuasion a cette double fonction de production
d'une réalité imaginaire (images de choses ou images de valeurs) et de
construction de raisonnements fictifs. Illusion de réalité ou illusion
de vérité ne se produisent qu'à la faveur de la distance, et la
réalité comme la vérité varient selon la perspective. Les Sophistes
possèdent l'art de faire varier la. perspective, donc de faire changer
le contenu de l'opinion. Mais c'est le corps qui est le plus grand
"sophiste" en ce qu' il est principe de soumission à la
variabilité, à la fois sentant et "sensible" (doué de sens,
et d'appétits). C'est d'abord lui qui nous fait croire à la réalité
de l'image et à la relativité des valeurs (agréable/désagréable,
beau/laid, bon/mauvais etc.). Le savoir consiste certes à ne pas
consentir à la valorisation de l'opinion et aux prestiges des
argumentations qui jouent sur la mutabilité des opinions. Mais savoir
consiste essentiellement à ne pas croire savoir: à sortir de cette
image du savoir induite par l'opinion, selon laquelle savoir serait
précisément croire, être certain, adhérer.
Si l'intelligence est en l'homme sa "part
divine", se laisser conduire par l'intelligence est une manière de
s'assimiler au divin. Si tout homme, en tant que tel, ne participe pas
de l'intellection, il possède nécessairement une espèce de
connaissance. Pour qu'une âme soit une âme/ dit le mythe du Phèdre,
il faut que cette âme ait au moins "aperçu", "entrevu
de loin" la plaine de Vérité: qu'elle soit capable d'opiner. La
connaissance par opinion est constitutive de l'humanité de l'homme,
mais c’est aux "hommes divins", aux philosophes qu'il
revient de marquer l'insuffisance de toute opinion, de saisir ce qui
manque au devenir sensible, et de décider en faveur de l'intelligible
(on serait tenté de dire: de parier pour lui).
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