I-
Les Illuminations.
On a beaucoup écrit sur ce garçon, dont
la destinée et l'activité littéraire, toutes deux brèves et fulgurantes,
frappent l'imagination. Mon propos n'est pas d'ajouter à l'étude de ses textes
des commentaires biographiques, ou des interprétations savantes, je n'en ai ni
la compétence, ni le goût. Je voudrais simplement tenter de voir dans les
Illuminations comment s'y prend un jeune pour exprimer une révolte totale.
Avant de nous y lancer, posons tout de même quelques points de repère.
Un sale gosse superbement doué.
Arthur Rimbaud naît dans les Ardennes,
au milieu d'une famille bourgeoise apparemment sans problèmes particuliers, il
a frère et sœurs. L'autorité de sa mère et sa piété envahissante lui
sont insupportables, mais il restera toute sa vie imprégné de références
religieuses, malgré ses efforts pour s'en libérer.
Au lycée, il se montre brillant,
amasse une belle culture classique et fait l'admiration de ses maîtres
par son incroyable facilité d'écriture. Malgré cela, peut-être
bouleversé par les cruautés de la guerre de 70, qui se joue tout près (nous
en avons l'écho dans le Dormeur du Val), il ne passera pas son
bac.
En effet, à seize ans (en 70), il
rompt avec les traditions de son milieu et il entame une vie vagabonde coupée
de retours alimentaires à la maison (il évoque cette période d'insouciance
relative dans Ma Bohème). Cette errance, qui dure cinq ans,
est celle d'une expérience tous azimuts, où la drogue, l'alcool, la frénésie
sexuelle mettent à rude épreuve sa santé physique et mentale, en
effet, révolté permanent contre la famille, la religion, les lois, et
plus profondément contre sa situation d'être humain, il risque tous
les excès pour aller, par l'hallucination, l'hypnose, ou l'orgasme, au-delà
de cette nature limitée, c'est à dire au-delà du possible.
C'est à cette période qu'il vit une passion
tumultueuse avec Verlaine, ce grand poète toujours tragiquement partagé
entre sa sensualité et son mysticisme.
C'est aussi le moment où il écrit.
A partir de 1876, à vingt deux ans,
il pose définitivement la plume du poète, et quitte le vieux continent
pour des aventures plus lointaines. Elles le conduiront au coeur de l'Abyssinie,
d'où il rentrera en France, malade, pour y mourir à trente sept ans.
Ce brusque silence et cette mort prématurée
éclairent dramatiquement le personnage, elles donnent une impression de gâchis,
on a envie de s'écrier: "Quel dommage!".
Mais, au fond, Rimbaud s'est peut-être
tu parce qu'il n'avait plus rien à dire. Et s'il n'a pas survécu toute une
longue vie, c'est peut-être parce, vidé de sa révolte, ou comprenant qu'il ne
pourrait jamais l'exprimer de façon satisfaisante, il avait perdu sa raison d'être?
Les Illuminations, que nous nous
proposons d'étudier, sont un recueil de de textes en prose ou en vers libres,
qui semblent avoir été écrits à la même période qu'une
Saison en Enfer (publié en octobre 1873), disons, entre 1872 et 1875,
au moment des ruptures successives du garçon avec Verlaine.
Laissées inachevées, ces pièces sont réunies
et rangées diversement, selon le
jugement de leurs différents éditeurs. On leur a donné pour titre, Les
Illuminations, en se fondant sur les indications de Verlaine, d'après
qui le mot signifierait "enluminures"...
Dès qu'on parle de Rimbaud,
les "probablement" et les "peut-être" surgissent! Toutes
les hypothèses et leurs contraires sont recevables.
Aussi dirons-nous librement ce que nous
inspire notre lecture, sûrs que cet iconoclaste ne nous en voudra pas.