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Rubrique
épistémologie http://www.philagora.net/epistemo/rubrique.htm
La métaphysique en
question par Francis Guibal.
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6- Une clôture
problématique
Est-ce à dire que nous
nous acheminions ainsi vers un monde et une pensée tranquillement non
métaphysiques ou postmétaphysiques? On peut douter que les choses soient si platement claires. D'abord parce qu'il n'est nullement évident que le seul mot
de "métaphysique" suffise à rendre compte de toute la réflexion
occidentale traditionnelle (12); l'histoire de la pensée (métaphysique)
n'est-elle pas tout autant celle de son autoquestionnement incessant,
de ses tentatives renouvelées pour excéder ses propres représentations et
interroger les édifices systématiques qui la trahissent autant qu'ils la
traduisent? Ensuite parce que les prétendues "sorties" hors de la
métaphysique, outre qu'elles sont multiples et contradictoires dans leurs
orientations, ne peuvent échapper aussi facilement qu'on l'imagine à la
conceptualité même qu'elles rejettent et entendent abandonner: "tous ces
discours destructeurs et tous leurs analogues sont pris dans une sorte de cercle", dans la mesure où, pour "ébranler la métaphysique",
"nous ne disposons d'aucun langage -d'aucune syntaxe et d'aucun lexique-
qui soit étranger à son histoire" (13). Voilà qui invite à reprendre
les attaques précédemment analysées en évaluant désormais ce qu'elles
comportent d'irréductiblement complexe: leurs déclarations de principe
recouvrent en effet aussi bien des retombées inconscientes dans la
métaphysique la plus traditionnelle que des ouvertures et des débordements qui
font signe vers un ailleurs et un autrement.
Langages
La contestation
opératoire cherche légitimement à s'opposer au vide et à l'arbitraire des
constructions théoriques invérifiables. Mais les difficultés commencent
lorsque cet effort méthodologique, limité et fécond, se convertit sans crier
gare en nouveau système ontologique dans lequel toute interrogation raisonnée
sur l'homme, son histoire et son sens est exclue. Car c'est au nom d'une
"foi" scientiste en l'idéal éclairé de la connaissance objective posée comme
valeur unique, au nom également d'une volonté de maîtrise théorique absolue,
que l'on en vient à refouler et à abandonner à l'opinion privée de chacun les
questions essentielles de la vie et de l'existence. On aboutit au paradoxe d'une
rationalité absurde qui ne peut ni ne veut interroger sur "ce que peut
bien signifier le fait de vivre, comme nous le faisons après tout, dans un
monde sensé, dans une nature et une histoire vivantes et vécues, et non dans
ces mondes délibérément abstraits qui sont ceux du physicien, des historiens
et des ethnologues de profession", d'une rationalité donc qui se rend
incapable de dire "qui nous sommes, nous qui vivons dans ce monde et y
avons construit les sciences, les technologies et des philosophies analytique ou
pragmatique" (14).
Cette limitation
constitutive du discours scientifique a été fortement ressentie par un homme
comme L. Wittgenstein. Une des thèses les plus centrales du Tractatus
logico-Philosophicus
est précisément que les problèmes les plus importants, vitalement, et les
plus significatifs, existentiellement, sont in-sensés dans le champ de la
connaissance et du langage objectifs. Mais cette détermination négative ne
suffit pas: éprouvant que l'investigation scientifique nous laisse par essence
insatisfaits, Wittgenstein soutient qu'il est possible de "montrer"
ou d'indiquer comme "mystique" ce que la philosophie cherchait à
"dire" et à enseigner comme "métaphysique" (15). Il
nuancera même par la suite cette position excessivement tranchante en
reconnaissant que la rigueur du discours "empirico-formel" n'épuise
ni l'expérience, ni le langage, ni l'intelligible. Les Recherches
Philosophiques développeront dans cette ligne la fameuse théorie des
"jeux de langage": à la construction idéale d'un langage formel,
artificiel et univoque, il faut préférer l'analyse et l'écoute des langages
existants comme modes divers, ayant leurs règles et leur logique propres, pour
articuler l'expérience humaine. La réflexion peut dès lors cesser de
s'obnubiler sur la seule description objective pour se faire attentive aux
expressions multiples de la communication linguistique: le commandement et la
promesse, l'exclamation et l'interrogation, l'évocation et l'invocation ne sont
à cet égard pas moins "sensés" que la constatation expérimentale
ou l'explication logico-rationnelle... La recherche métaphysique et son langage
ne peuvent plus être frappés a priori d'insignifiance. Car il est sans doute
nécessaire de chercher à analyser le fonctionnement des structures
symboliques, linguistiques ou socio-historiques, dans lesquelles s'inscrit la
subjectivité humaine; mais à condition de reconnaître que ces "processus
combinatoires" qui définissent "le champ où ça parle" (16)
évoquent par leur "jeu" même l'originalité mouvante d'un sujet
désirant, parlant et questionnant... La communication vivante, analysée dans
toutes ses dimensions, apparaît comme le lieu d'une écoute et d'un appel que
ne saurait expliquer, satisfaire ni épuiser aucun code combinatoire.
Praxis
Mais, objectera-t-on,
cette problématique axée sur le "qui parle?" reste contemplative
et aristocratique. Et c'est précisément le mérite historique du marxisme
d'avoir attiré l'attention sur le fait que "le monde sub specie
communicationis n'est pas la totalité du monde" (17), en subordonnant
par là la question théorique du sens à l'urgence pratique de la transformation
des conditions. Qui mange et qui travaille? Qui agit et qui lutte? Qui souffre
et qui meurt? Voilà les seules questions qui intéressent vraiment les
individus vivants concrets. Et elles n'appellent pas de réponses "spéculatives", seulement l'effort d'une praxis militante cherchant à
faire advenir dans la vie historique (économique, sociale, politique) une
rationalité fragile et contingente, étrangère aux édifices conceptuels
figés parce que liée désormais au travail humain et aux luttes sociales.
Pourtant la "philosophie de la praxis" reste pour une large part héritière et
prisonnière de cette pensée métaphysique qu'elle cherche à "achever". Non point sans doute sous la forme caricaturale, étrangère à Marx, de
reconstituer un nouveau système du monde, où le pouvoir fait jouer un
rôle explicatif, totalisant et justificatif, à un prétendu savoir dialectico
- matérialiste. Mais par certaines tendances, déjà, intérieures à
la conception matérialiste de l'histoire celle-ci ne se targue-t-elle pas
d'être la "science de l'histoire", la connaissance adéquate d'un processus lisible et déterminable, se
déroulant avec une nécessité analogue à celle de forces naturelles? Et il y
a plus grave que ces "retombées" de type naturaliste c'est par le
centre même de sa pensée, par son ontologie latente du travail industriel
productif que Marx appartient au monde de la métaphysique moderne: qui "pose l'ego cogito et lui prescrit de s'annexer la res extensa"
(18) Quoi d'étonnant si une telle glorification de la conscience laborieuse
débouche sur une totalisation idéale, utopique et idyllique, des
contradictions historiques? Le prolétariat comme sujet social porté à
l'universel du sens, la société communiste comme "solution consciente du
mystère de l'histoire" (19), autant de représentations idéologiques
fort peu critiques qui ne nous font guère sortir d'une vision métaphysique
naïve et inconsciente.
Cela tient probablement
au fait que la visée fondamentale de Marx -celle d'une effectuation
historico-pratique de la raison- reste prise dans une sagesse qui manque de
véritable radicalité dans l'interrogation: "Marx laisse en suspens la
question: au nom de quoi et en vue de quoi l'activité humaine, même
désaliénée, doit se perpétuer et se déployer?" (20). Le souci des
conditions à transformer fait oublier ou laisser de côté les questions
inhérentes à la finitude, celles de la gratuité tragique, celles du désir
et de l'altérité, celles de l'être et de son sens. Et sans doute peut-on
soutenir que cet oubli est conscient et temporaire, qu'il est mise entre
parenthèses provisoire, exigée par l'urgence des tâches empiriques du
présent; plus tard peut-être, dans un monde enfin devenu raisonnable, il sera
loisible de s'aventurer avec moins d'illusions sur les sentiers de la pensée
créatrice aux prises avec les énigmes de la vie et de la mort, de la
connaissance et de l'amour (21). On se demande pourtant si le fait de réserver
une telle ouverture -constitutive de l'existence finie- à un avenir
indéterminé, vécu par d'autres, peut vraiment être considéré comme
satisfaisant. Ne serait-ce pas plutôt dès aujourd'hui que chacun est appelé
à travailler et à lutter certes, mais également à interroger, en vue d'une
libération socio-économique (faim, misère) bien sûr, mais aussi politique
(servitude, dépendance) et culturelle (manipulation, aliénation)? La prise au
sérieux des conditions invite elle-même à écouter les
questions qui leur sont irréductibles.
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Notes:
12) C'est ainsi que P. Ricoeur
refuse, contre Heidegger, la "commodité, devenue paresse de pensée, de
faire tenir sous un seul mot -métaphysique- le tout de la pensée
occidentale" (La Métaphore vive, Seuil page 39, 395 à 397).
13) J. Derrida, L'Ecriture et la Différence page 412.
14) E. Weil, "La science et la civilisation moderne", Essais et
Conférences. Plon. I, page 294.
15) Voir essentiellement la dernière partie du Tractatus, Des
propositions 6. 4 et suivantes jusqu'à l'ultime énoncé de 7. On sait que
Wittgenstein ne partageait nullement le mépris du "Cercle de Vienne"
pour la métaphysique et son histoire; il estimait que les oeuvres
métaphysiques du passé faisaient "partie des productions les plus nobles
de l'esprit humain" (Cf. le Bulletin de la Société française de
philosophie, 23 - 03 - 1973 p. 115).
16) G. Morel, Conflits de la modernité, (Aubier Montaigne), page 309 (à propos
de Lacan).
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