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Paul
Claudel
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L'échange -
par Joseph
Llapasset
Toutes
nos références renvoient à : Paul Claudel, L'échange, Folio n° 911 , Édition
2001.
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Ce
qu'on dit de Thomas
(ou en route vers la conjonction de la
sagesse humaine et de la sagesse divine)
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Thomas
est un commissionnaire, au sens strict un intermédiaire: celui qui
permet et facilite l'échange grâce à un intermédiaire abstrait:
l'argent. C'est une figure de l'argent comme monnaie("Je
suis tout"), ce qui semble
permettre le trafic de ce qui ne se voit ni ne se pèse. En 1937,
Claudel écrira de lui: "Peut-être après tout est-il de ces
publicains dont il est écrit qu'ils nous précèderont dans le royaume
de Dieu." (page 263). Chaque terme a été pesé. "peut-être":
ce doute doit habiter le croyant et le sauver de cette suffisance du
pharisien (persuadé
de sa justice),
qui l'entraînerait sans cesse à juger son prochain, à porter sur lui
un regard méprisant. "Il est écrit": renvoie aux
paroles du Christ dans le Nouveau Testament, ces paroles qui pour le
croyant ne passeront pas. Enfin "nous", désigne
l'ensemble des justes, des croyants.
Quant au
publicain, c'était un riche chevalier romain qui payait très cher
pour collecter les impôts et qui en gardait une bonne part: un super voleur,
une sorte de fermier de l'État qui louait le terreau des hommes et le
droit de récolter pour lui et pour l'État: un commissionnaire qui
faisait circuler et un banquier qui accumulait pour lui. Par extension
on a appelé publicain tous les juifs au service de cette
sorte de fermier général romain. Dans sa prière au temple, le
publicain s'abaisse et se met dans la vérité de l'humilité alors que le
pharisien s'élève parce qu'il respecte la loi, c'est incontestable.
Pourtant la sagesse du Christ affirme, à l'encontre de la sagesse
humaine, que le publicain sort davantage justifié que le pharisien qui
l'a méprisé .
=
La parole, "Je suis pauvre" (page 117), ouvre à
Thomas une place meilleure (il précèdera) que celle du pharisien qui
se sépare des autres sous prétexte qu'il suit la loi à la lettre, au
risque de sombrer dans le formalisme sans contenu.
C'est dire avec beaucoup de précaution et de respect, que nous allons
essayer de comprendre Thomas dans son mouvement essentiel qui l'amène
symboliquement à se découvrir du chapeau en forme de tour, du
gratte-ciel de banquier qui le couvre. Sa conversion va naître de la
conflagration entre deux sagesses que tout oppose. Cette conjonction,
loin de faire disparaître l'une ou l'autre va maintenir la sagesse
humaine en la transfigurant: la sagesse de l'esprit, et celle du juste
échange, trouvera son sens par la sagesse de l'âme au plus près de
Dieu. L'originalité de Claudel c'est bien de conserver cette union des
contraires, cette union de ce qui semble se fuir, comme il a le souci
de conserver en l'ordonnant la multiplicité qui l'habite. Et, ne
croyons pas que la mort de Louis Laine signifie sa disparition
complète: il demeure dans la prière comme l'indiquera explicitement la
deuxième version de L'échange.(Lire la lettre de Madeleine Gide à
Paul Claudel: http://www.philagora.net/amitie/f-monnay9.htm
(ouverture en nouvelle fenêtre)
=
Saisissant est le mouvement du "Je suis tout"
(page 34) au "Je suis pauvre" (page 117), en tout cas
pour le spectateur car, on ne le répètera jamais assez, une pièce est
faite pour être jouée, vue et entendue avec les yeux et les oreilles
de l'âme et de l'esprit. Car, pour Thomas, si tout circule, il n'a
rien, tout lui échappe étant à vendre aussi bien qu'à acheter, tout lui
coule entre les doigts par la magie de l'argent et il ne lui reste
jamais qu'un signe qu'il peut perdre à tout instant dans une fumée:
"Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme",
c'est la parole du Christ qui retentit dans le nouveau converti, à
l'oreille de celui qui croyait avoir. Voilà pourquoi il est pauvre,
parmi toute cette circulation de l'échange, parmi toutes ces choses à
vendre. Et voilà pourquoi il se tourne vers celle qui n'est pas à
vendre et lui demande son amour. Pour le reste, il ne s'agit que d'une
écriture, un équivalent abstrait tout juste bon à se divertir de
l'essentiel.
=
Ne se présente-t-il pas comme un pharisien laïc se
présenterait, comme un juste qui juge que Louis ne vaut rien "Il
n'est bon à rien. Il ne vaut pas un cent", qui répartit avec
la précision du déplacement mesuré d'une aiguille de balance? Écoutons-le
se présenter:
- Un pilier, réfléchi, assuré (page 115)
- Appliqué, attaché à sa tâche, lui qui fait bien son travail (page
39)
- Responsable (page 112)
- Juste aussi: "où est la règle de vie si un homme ... ne
cherche pas à Avoir une chose qu'il trouve bonne"
"J'ai été honnête avec lui"
"C'est à lui que j'ai offert de l'argent et non à vous."
(lire avec attention tout le texte, page 112)
Une part d'inconscience l'habite au point qu'il fait de son geste un
geste charité: il lui fallait de l'argent à ce pauvre Louis.....
=
Mais sous le charme de Marthe, qui l'amène à convoquer son
passé, voilà qu'il descend dans l'humilité du publicain, du pêcheur
qui se confesse: d'avoir cherché à s'étourdir, à se divertir, à se
détourner de l'essentiel, sa seule excuse étant de ne pas l'avoir
encore rencontrée. "Pas le temps de songer au temps qui passe."
(page 109). Il n'est pas dupe de sa justice, de la justice de
l'échange, lorsqu'il répond à Marthe qui lui révèle la vanité de
l'échange par une question-bistouri:
Marthe: "Est-ce que chaque chose vaut exactement son
prix?"
Thomas: "Jamais." (page 116)
Le voilà pauvre, qui remet sa volonté à une autre volonté: "Il
ne me reste rien dans les mains." (page 117). Le voilà devenu
doux et humble de cœur qui prie Marthe: "Laissez-moi rester
avec vous un peu de temps". (page 115) ... "Voulez-vous
me donner la main?" (page 127). Contemplation et action bien
unies, c'est bien le partenaire que cherchait Marthe. .
©
Joseph
Llapasset
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