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Epistémologie- A quoi sert l'histoire des sciences?
par Jean Dhombres.
(Directeur de l'I.R.E.M)
Et
l'exactitude historique?
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Ayant mesuré tout l'intérêt de cet utilitarisme
pédagogique, il faut en analyser aussi les dangers: d'abord le risque de
remettre l'histoire des sciences entre les mains des seuls scientifiques, avec
la distorsion possible d'un refus de la perspective épistémologique ou
idéologique. Nous avons déjà évoqué ce risque et signalé l'évidente
nécessité d'intégrer simultanément l'histoire des sciences dans plusieurs
disciplines, dont la philosophie qui reste enseignée dans le secondaire. Mais
deux autres écueils, à la longue, guettent cet utilitarisme.
Le premier est une déformation insidieuse de la vérité par
un recours pédagogique à la thérapeutique de l'historiette, de ces
historiettes mathématiques qui polluent bien des manuels. Car l'anecdote peut
être dépourvue de tout fondement historique. Et quelques pédagogues
d'objecter aussitôt que cela n'a guère d'importance dans la mesure où
l'anecdote a une portée didactique. Précisément, c'est cette portée
didactique qui, le plus souvent, explique la persistance de l'historiette.
Certes, la pomme de Newton n'engage à rien... ni, non plus, le sexe des anges !
Mais la déontologie de l'enseignement consiste à ne pas faire passer pour vrai
ce qui n'est qu'un artifice de présentation. Faire apparaître Galilée, après
une anecdote sur le mouvement pendulaire des lustres de la cathédrale de Pise,
comme le promoteur d'une démarche expérimentale aboutissant à
l'établissement des lois de la mécanique, par exemple du principe d'inertie,
est à la fois une erreur historique et une source d'illusion. Source d'illusion
quelquefois grave, notamment pour ceux qui se contentent ou se délectent d'une
lecture de l'histoire humaine conçue comme une opposition romantique entre
les Anciens, toujours réactionnaires, et les Modernes, toujours dans le vrai.
Il ne s'agit plus là d'une simplification, pédagogiquement positive, mais de
l'intrusion inutile d'une idéologie du progrès, laquelle donne bonne
conscience puisque l'on est toujours du côté de celui qui a raison ! Il est
clair que le mathématicien pédagogue doit ici être épaulé par l'historien.
Un second écueil, lui aussi produit par le condiment
pédagogique, consiste en une multiplication d'anecdotes d'animation, certes
exactes, mais sans aucun lien de causalité avec le sujet scientifique débattu.
L'insignifiance même de l'anecdote, l'abus de telles liaisons inopportunes, a
conduit certains mathématiciens ou physiciens à bannir toute considération
historique de leurs cours. Car on peut en arriver très vite, avec ces anecdotes
certes tirées du vécu, à concevoir le développement de façon tellement
chaotique que la méthodologie scientifique elle-même en soit niée.
Chateaubriand, pour citer un auteur ancien, excelle dans ce dénigrement,
lorsqu'il considère que les découvertes, aussi bien en géométrie
transcendante qu'en chimie, sont toujours inattendues: celles qui " assurent
notre supériorité " sont " plutôt dues à des événements fortuits
qu'à la raison perfectionnée ", voire " accordées aux jeux de l'ignorance
" plutôt qu'" aux spéculations du génie ". |
Il me semble que l'on peut se garder de ces deux écueils en
utilisant systématiquement des textes originaux. Ces textes, publications
scientifiques originales, sont les documents primaires, à distinguer des
sources secondaires consistant en biographies, critiques des oeuvres, récits
recomposés de découvertes. Bien entendu, un enseignant ne peut nourrir sa
réflexion que de sources primaires; les synthèses de ses devanciers lui sont
des aides indispensables. Toutefois, ne jamais aller au texte original est une
cause de graves erreurs d'interprétation et, au fond, une faute contre la
démarche scientifique.
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Mais une objection sérieuse se présente, surtout valable
pour l'enseignement français. Comment recourir au texte original lorsque les
bibliothèques des lycées, voire des Universités, sont pauvres en ouvrages
anciens ? L'édition française a des lacunes sérieuses. Un exemple entre
mille les éditions du Discours de la Méthode pullulent, mais son
illustration essentielle aux yeux de Descartes, sa splendide Géométrie, est
introuvable en librairie aujourd'hui. Du moins en France, car les Anglo-Saxons
disposent, en livre de poche, d'un fac-similé de ce texte, avec traduction et
commentaires... en anglais. Actuellement, à propos des mathématiques, et pour
les besoins des classes littéraires, on tend à réunir après une sévère
sélection une collection de textes originaux, mais lisibles par des élèves
sous la direction d'un maître. Il faut souhaiter que de telles anthologies
paraissent rapidement, avec quelques repères critiques, et dans d'autres
disciplines que les mathématiques (19). Il faut aussi promouvoir la réédition
de textes anciens, avec un apparat critique allégé, juste le nécessaire pour
l'enseignant non familiarisé avec les problèmes historiques. Ce qui se fait
depuis quelques années dans le domaine des sciences sociales (je pense à la
réédition des Lois de l'imitation de G. Tarde, pour citer un exemple
entre tant d'autres) devrait pouvoir se faire aussi dans les sciences exactes.
Nos devanciers de la fin du XIXème siècle étaient beaucoup plus audacieux et
rééditaient les grands textes scientifiques, aussi bien en mathématiques
qu'en physique, chimie ou sciences naturelles. Ce ne serait donc pas un travail
de bénédictin que de mettre à la disposition d'un large public ces grands
textes, aujourd'hui introuvables. |
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comme discipline...
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notes:
19-
Rappelons toutefois, dans la collection de textes et documents philosophiques
dirigée par C. Canguilhem, les deux volumes d'Introduction à l'histoire des
sciences Classiques Hachette, 1970 et 1971.
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