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Dans une pièce
qu'on dit classique, c'est à dire intériorisée et dépouillée de toute violence
physique, la brutalité de cette arme a quelque chose d'incongru, et certains
des critiques choisis par
Richelieu pour juger Le Cid ont
froncé les sourcils: nous sommes encore dans l'âge baroque, libre et inventif, la
tragédie, jeune débutante, commence seulement à mettre en oeuvre les règles qui vont
l'épurer, et Corneille, qui a trente-six ans, se plaît dans les créations foisonnantes
et un peu folles de son temps. Plus tard, il aura, d'ailleurs, du mal à se plier à une
dramaturgie plus abstraite et plus codifiée.
Ici, il a décidé de nous
montrer une épée, il a eu raison. Ne la perdons pas de vue, elle donne une réalité
terrible à l'action. Par elle, nous comprenons que les deux intraitables pères vont
poursuivre ici leur duel dans le coeur de Rodrigue, car:
"En cet affront,
mon père est l'offensé,
Et l'offenseur, le père de Chimène!"
Le long
déroulement balancé des alexandrins en rimes plates alternativement masculines et
féminines a brusquement cessé, pour faire place à une suite de vers aux
cadences changeantes, ce sont les fameuses stances.
Il y aura six strophes, de
dix vers chacune, dont la longueur varie en:
8 pieds, 4 fois 12 pieds, 6
pieds, 8 pieds, 6 pieds, 2 fois 8 pieds, 6 pieds, avec rimes embrassées, puis plates et
enfin croisées. Pour qui l'écoute, quel trouble se traduit ici, physiquement!
Les reprises de mots ou d'idées tournent en tous sens, d'une façon presque
obsessionnelle les données de ce problème apparemment insoluble.
Rodrigue, au début de son monologue
(strophe 1, v. 291-301), est en plein désarroi.
L'enfant à qui tout souriait ("si près de voir mon feu récompensé") se
trouve brusquement jeté dans le monde cruel des adultes ("injuste
rigueur"),
La stupeur: "atteinte imprévue... je demeure immobile... ô Dieu, l'étrange peine",
et le chagrin: "misérable... malheureux ... rigueur... coup... peine",
en font une victime passive:
"percé... objet ... immobile... âme abattue... cède..."
submergée par le désespoir:
"jusques au fond du coeur ... atteinte
mortelle ... me
tue".
Au fond de lui, il sent qu'il va perdre Chimène et
il est bien près de se laisser aller. Mais ce n'est pas un mou, très vite, il réagit.
Au lieu de s'abandonner à sa douleur, il se met à réfléchir et il envisage les
données
du problème.
Autour de Chimène vont graviter les notions affectives: "amour, feu, flamme, aimable tyrannie,
bonheur, espoirs, plaisirs..."
Autour de Don Diègue, celles du
devoir et de l'honneur: "il
faut, je dois, noble et dure contrainte, digne, indigne, infâme, affront, offense, punir,
venger, âme généreuse, sang pur, gloire..."
Dans l'ensemble du texte
où domine le chagrin:
"percé... coeur ...misérable... malheureux... âme
abattue... peine... rudes... triste... mal... plaisirs morts... cruel... ",
apparaît très vite l'hésitation,
qui conduit à la délibération:
=par de nombreuses questions,
=par le vocabulaire (le champ lexical,
si nous voulons faire plus pro): "combats...
choix... il vaut mieux... penser suborneur... après tout... esprit déçu (trompé)...
honteux... balancé...",
par des alternatives: "ou, ou... des deux côtés...",
par des oppositions: "juste/injuste... l'un m'anime/l'autre retient... impuni/punir...
cher et cruel... ",
=par des répétitions: "faut-il... m'es-tu donné... j'attire..."
Après le désarroi
que
nous observions dans la strophe 1, Rodrigue s'achemine donc vers une décision.
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décision.
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